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mercredi 5 mai 2021

"Opus 77" d'Alexis Ragougneau.


Le Livre de Poche - 2021 -
256 pages.

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Le chef d'orchestre Claessens, est mort, la basilique Notre Dame à Genève est pleine pour un dernier hommage. Sa fille, Ariane, pianiste de renommée internationale, seule représentante de la famille s'apprête à jouer l'Opus 77, composé par Chostakovitch. Assise à son piano, ses doigts effleurent les touches et elle entame au gré des notes un chassé-croisé temporel où les souvenirs s'éveillent, affluent attirés par cette partition indissociable de cette famille hors norme, toute au service de la musique classique et de la figure tutélaire du père. Le romancier nous happe et nous jette dans une symphonie familiale tragique où les excès  de la passion artistique au service de l'excellence de l'interprétation musicale brisent et blessent des âmes fragiles aux atouts de génies. Chacun se perdra dans l'exigence et dans des silences infranchissables. Une plume élégante, musicale rythme avec justesse le parcours torturé du frère aîné, David, violoniste d'exception, toujours près du gouffre émotionnel dans son jeu musical où pointent ses conflits et contradictions face à un père trop charismatique et peu affectueux.

Prix des lecteurs "Le livre de Poche 2021"

Avec la précision d'un métronome, Ariane jette au vent ses réminiscences, sans artifices et ni pudeurs. Comme dans un refrain, elle s'épanche sur l'amour absolu qui la liait à son frère, David. Une relation entre parenthèses depuis le drame d'une compétition en Belgique où tout a été remis en question. Flamboyante jeune femme, elle s'arme et travaille sans relâche ses gammes sous des apparences de beauté froide et glaciale. Une armure, qu'elle revêt face à une célébrité étouffante, un monde aux accords trop élitistes, aux concerts aux rivalités furieuses. Contre toute attente, la jeune femme s'impose la gardienne de l'histoire de sa famille qu'elle égrène à coups d'accords, et d'octaves. 
Quant à son frère, il baisse les armes, incapable de s'assumer, il choisira la fuite et une vie de  de reclus. A chacun ses excès, Yaêl, la mère, prodigieuse cantatrice s'oublie dans le chant et peu à peu se laisse sombrer dans une silencieuse démence. Claessens, virtuose du piano, dirigera d'une main de maître un orchestre et il cachera ses fêlures sous un masque narcissique et despote. Krikorian enseigne le violon à David et libère quelques arpèges d'un génie torturé et introverti. Chostakovitch n'est jamais bien loin et survole ces moments de grâce et de douleurs.

Une partition fictionnelle très forte, révélatrice d'un chaos émotionnel familial où s'exacerbent les sentiments, les peurs sans la possibilité de communication, de gestes tendres qui pourraient réchauffer les cœurs ou soulager les peines. Seule, la musique enchaîne, irrite, blesse dans un huis clos infernal. Les émotions vibrent, les silences assourdissent. Chaque mouvement de l'Opus 77 en raconte un peu plus ou nous jette dans l'incertitude.

Aucune fausse note, à écouter et à lire comme une première à l'opéra ...

Longtemps après la derrière page tournée, ce concerto à fleur de peau nous hantera comme la petite sonate de Vinteuil de Proust ...

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Alexis Ragougneau est un auteur de théâtre et romancier français.
Il fait une entrée remarquée dans le monde littéraire grâce à ses deux premiers romans policiers, "La Madone de Notre-Dame" et "Évangile pour un gueux", parus dans la collection Chemins Nocturnes.
Il décide de s’affranchir des règles pour explorer plus librement la création romanesque. "Niels" est publié en 2017 et celui-ci retient l’attention des jurés du prix Goncourt.
Pour la Rentrée littéraire 2019, l’auteur s’immisce dans les coulisses de la musique classique avec "Opus 77". Au rythme des cinq mouvements de ce concerto pour violon de Chostakovitch qui a donné son nom au livre.
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lundi 3 mai 2021

"Antonia" (Journal 1965-1966) de Gabriella Zalapi.


Editions Zoé - 2019 -
Le Livre de poche - 2020 -
153 pages.

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Le ciel est gris, l'âme alanguit et le corps fatigué, Antonia, une jeune bourgeoise italienne des années 1960 tient son journal. Une plume élégante et poétique raconte dans un récit court ses mélancolies, ses souvenirs et ses déceptions accumulées. Une vie oisive, un mariage décevant, une maternité non assumée, Antonia s'ennuie, souffre, seule et en silence. La jeune femme étouffe dans une société qui enchaîne les femmes. L'héritage bienvenu de sa grand-mère la projette bien malgré elle dans les réminiscences d'une famille cosmopolite, blessée par la Seconde Guerre mondiale, puis jetée sur les routes de l'exil. Une parenthèse appréciée où elle tente d'oublier ce sentiment d'oppression ; elle retrouve pour de brefs instants, Nonna, sa grand-mère adorée. Des lettres, des photographies lui ramènent par vagues lentes et surannées des souvenirs d'enfance, des traumatismes qu'elle cachait au fond d'un tiroir. Antonia regarde tourner les aiguilles du temps dans le sens contraire et elle ose affronter son regard dans un miroir. Elle refuse les chaînes d'une société masculine entravante, blessante et autoritaire. Frileuse, petit à petit, elle se dévoile et assume sa féminité. elle s'émancipe et se précipite dans les rayons timide d'une vie ensoleillée et Libre.

Un roman bref et court comme un existence aux accords lancinants et monotones qui bouleverse par les silences. Sobre, efficace, il interroge sur la condition féminine d'une époque pas si lointaine. Nous nous surprenons à nous pencher par-dessus l'épaule d'Antonia et lire ses confidences toutes en pudeurs et nous soupirons avec elle, conquis et pleins d'empathie pour cette jeune personne qui se cherche dans son rôle de femme.   

Un premier roman séduisant et une romancière à suivre !

Une fin ouverte, chargée d'espoir : demain, peut-être ...


jeudi 22 octobre 2020

"La légende de Grace Darling" de Hazel Gaynor.


2019 - Bragelonne, Milady.
Traduit de l'anglais par Fabienne Vidallet.
442 pages.
 La vie, telle la mer berce et malmène deux jeunes femmes romantiques à deux époques distinctes. 

Top lectrice France Loisirs.

Sous l'allure fière et les lumières rassurantes des phares, nous découvrons un métier fait de passion, de rigueur. Un face-à-face avec l'immensité des flots, perché entre mer et ciel. Un gardien de phare se sent plus libre que prisonnier. Grace Darling, telle une fée des houles se dresse face à une mer déchaînée pour sauver des naufragés. En septembre 1838, au large des côtes du Nothumberland, une violente tempête brise un navire.  Elle n'écoute que son cœur, fait fi de ses craintes et elle aide son père pour tente l'impossible et ramener les quelques survivants. Sa vie  simple et libre de tous les carcans de la société s'en trouve modifiée. L'île perd de sa tranquillité. Beaucoup de sollicitations, des artistes viennent brosser son portrait, elle est submergée de courriers, de cadeaux, voire même de demandes en mariage. Une véritable héroïne nationale. Toute cette agitation et ce bruit la contrarient et elle n'aspire qu'à retrouver sa chère tranquillité. Sans entraves, Grace s'épanouit dans une nature brute et sauvage, parfumée par les embruns marins sur sa très chère ile. Elle se plaît à parcourir les terres balayées par les vents où ses nuits se bercent des murmures des vagues. Rien ne pourra l'arracher à ce coin de paradis où la main de l'homme ne s'est pas imposée. Pourtant, cette jeune femme en herbe, vivra ses premiers et uniques émois amoureux auprès d'un jeune peintre, George Emmerson. Celui-ci se trouve être le frère se Sarah Dawson. Jeune veuve, elle venait rejoindre son frère en Ecosse. Les eaux sombres  déchaînées lui ont ravi ses deux jeunes enfants. Grace lui remettra un manuel à l'usage des gardiens de phares. Un livre qui se transmettra de génération en génération. Avant de quitter l'Angleterre pour les Etats-Unis, Sarah lui confiera son médaillon vide des portraits de ses enfants. 
Grace est un personnage tout en poésie. Quelques Alexandrins lui rendraient hommage et glorifieraient sa belle âme ! Un ange est passé sur terre ! Trop tôt disparu. 

Cent ans plus tard, Matilda tentera de percer les liens, les ressemblances au travers de lettres et de portraits. Elle fuit l'Irlande après une malheureuse aventure et une grossesse dès plus embarrassante pour sa famille. Harriett, une cousine inconnue l'héberge à Long Island. Une gardienne de phare, solitaire  et aigrie, la vie l'a meurtrie et blessée. Tel un coquillage agressé par le sel, elle se referme sur elle-même. Matilda forcera des portes pour mieux comprendre et aussi pour mieux s'assumer. Ses curiosités remettront en question son existence et ses certitudes. Un secret de famille, des aveux troublants d'Harriett lui permettront d'envisager une nouvelle vie avec son bébé.
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Ce roman nous renvoie aussi à nos promenades solitaires où nous ramassions coquillages, galets blancs et verres colorés polis par la mer. Une envie de solitude et de paix nous étreint. Une envie farouche d'embruns, d'odeurs de bords de mer et de vents ébouriffants nos cheveux nous appellent avec force ! Le phare et sa lucarne se dressent face à l'horizon et l'avenir, et chaque personnage est une pierre vivante pour son édifice. La romancière a su magnifiquement mêler réalité et fiction ; son imagination ne nie pas le fait divers, mais a su lui donner une autre aura.  Deux des personnages ont vraiment existé : Grace Darling et Mme Dawson (une rescapée). Les mots nous bercent comme le chant de la mer qui nou enveloppe de son étreinte fluide et fuyante. Un bon roman à savourer sur une plage de sable fin à l'aube ou au crépuscule d'un jour ou d'une nuit.

A toutes époques, les îles ont fasciné les hommes. Ce récit rend hommage à une nature brute, accueillante et parfois cruelle. Les personnages ont eu tous besoin à un moment donné de leur existence de solitude, de paix intérieure pour se remettre en question et surtout aborder l'avenir sous un autre angle. Une histoire de femmes, un tour résolument féministe où des jeunes femmes se veulent libres de décider de leur destin, de briser des codes d'une société étouffante et blessante. Un vent d'émancipation souffle, sans faire trop de vagues et sans violence !

Cette lecture ressemble à m'y méprendre à un coup de cœur ! La mer, la nature sauvages et imprévisibles m'ont transporté ver des rivages de joie,. J'ai été rejeté sur des plages de tristesse. Les marées et les vents m'ont balloté dans des écumes de soupirs et de larmes salées. La vie, le temps, telle l'eau, s'écoulent sans fin et retenue vers des horizons, des destins où seul un grain de sable transporte nos personnages vers des tempêtes de désolations et de fureurs.  

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Hazel Gaynor, romancière britannique, passionnée par Jane Austen et les soeurs Brontë, écrit depuis sa jeunesse. Ses romans ont été traduits dans de nombreux pays et ils ont remporté de nombreux prix. Malheureusement, "La légende de Grace Darling", est le seul de ses récits traduit en français (2018).
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mardi 20 octobre 2020

"La prisonnière du temps" de Kate Morton.

2019 - Presses de la Cité - traduit de l'anglais(Australie) par Anne-Sophie Homassel - 616 pages.
2019 - Presses de la Cité.
Traduit de l'anglais (Australie par Anne-Sophie Homassel.)
616 pages.

Un vrai coup au cœur, Kate Morton nous offre une œuvre inoubliable, enchanteresse où elle exprime à merveille ses talents de conteuse. Le temps a suspendu son envol et j'ai apprécié.

Top lectrice France Loisirs.

Dans un souffle froid, une dame blanche, appelons-la Lily, se confie et se remémore sa vie et celles des vivants qu'elle a croisés. Une invisible spectatrice, dans un temps suspendu pour l'éternité, les mécanismes de son horloge se sont brisés.

Tic-tac, le temps défile dans un sens ou dans un autre ...

Une fiction éblouissante tisse sa toile d'araignée où chaque fil nous entraîne à la suite d'Elodie Winslow, jeune archiviste londonienne qui délaisse tout après la découverte d'un carnet de croquis et d'une vieille photographie. Elle se lance dans une quête obsessionnelle. L'horloger au service temps, joue avec les petites et grandes aiguilles et les vies passées se brodent de nouveau dans cette grande toile. 

J'ai savouré chaque mot, chaque phrase, chaque chapitre. J'ai même ralenti ma lecture, pris mon temps et relu plusieurs fois certains passages. La magie a opéré ...C'est un délice littéraire, un  grand roman d'atmosphère. Un tourbillon de vies qui se délie et s'attache tous à une vieille maison où les personnages puisent réconfort face aux tourmentes de l'histoire et laissent couler leurs souffrances face à la mort d'un être cher. Kate Morton a su réinventer le roman gothique avec juste ce qu'il faut de crépusculaire et d'inquiétant. Une âme prisonnière qui déambule sans fin dans les couloirs poussiéreux et humides d'un manoir anglais figé dans le temps. Un musée qui se dresse à la mémoire d'un peintre trop tôt disparu ; mort noyé après des années d'errance à la recherche de son grand amour perdu après une nuit d'orage. Nous n'aurons jamais son point de vue, ni son existence ne sera décrite comme pour accentuer l'image de génie et d'amant maudit. Adolescent à l'imagination fertile, il prétendra avoir été poursuivi par un démon dans les bois, guidé et sauvé in extrémis par une lumière brillant à une fenêtre d'un grenier. C'était Birchwood Manor et sa légende des enfants de fées. Cette même lumière se manifestera à d'autres personnages au cours de l'histoire. La reine des fées Titiana, souveraine des songes, n'est pas loin. Il me semble entendre son char suivre l'ombre de la nuit !   

L'horloge du temps s'affole et tourne dans tous les sens pour nous présenter tour à tour des personnages qui séjourneront dans le manoir à la croisée de  leurs vies, liés les uns aux autres par les hasards de l'existence. L'auteur s'est plu à semer des petits cailloux blancs sur sa partition romanesque, autant de clins d'œil à d'autres romans. Son prince pâle sous trois accords nous emporte vers "le jardin secret" de Frances Hodgson Burnett avec le cousin de la petite Mary exilée de ses Indes natales (connotation avec Ada !) qui vit reclus dans sa chambre. Mary ou Birdie font sa connaissance et une forte amitié se nouera. Notre dame blanche, mélodieuse et ensorcelante Birdie, est une petite sœur sous bien des côtés d'Elisabeth Sidal, muse et femme de Dante Gabriel Rossetti. Une femme à la beauté éclatante qui a su charmer à son époque bien des peintres et inspire encore de nos jours nombres de romanciers. J'extrapole peut-être, mais le temps perdu, le temps retrouvé, le long fleuve de la vie qui s'écoule sans fin m'a suggéré quelques clins d'œil à l'œuvre majeure de Marcel Proust. Un choix qui s'est insinué avec la révélation du vrai prénom de Birdie-Lilly. A bien y réfléchir, une identité somme toute logique !

Après un tel roman, un maelström d'émotions tourbillonne sous mon crâne. J'espère trouver un jour mon Birchwood Manor et sa cachette sous l'escalier. Je me glisserai au sol sans bruit. J'attendrai les derniers rayons du soleil crépusculaire, je gratterai trois fois aux parois de bois vieillis, dans l'attente d'un signe. Et là, sous une certaine atmosphère un peu oppressante et fraîche, je murmurerai à cet oisillon perdu, des mots de réconfort. "N'oublie jamais ton existence passée, ni ceux qui l'ont traversée, chuchote le prénom de ton grand amour. Peut-être entendra-t-il ta douce voix et émergera de cette grande nuit d'oubli.  Vous aurez alors l'éternité plus un jour pour vous aimer comme l'a écrit un certain William, très célèbre." Peut-être, aussi, sera-t-elle encline à d'autres confidences et je pourrai ainsi me blottir dans les bras de ces mousselines jaunies du passé. Le temps sera retrouvé pour les uns et suspendu pour une autre ... Ensuite, je m'endormirai bercée par cette voix d'outre-tombe, ou bien, je furèterai à la recherche de cette horloge, unique cadeau d'Edward, seule possession de Lily en ce bas monde. En partant, je saluerai le grenier éclairé. 

Vous soupirez et vous vous dites : tout est est bien excessif. Non, lisez donc et vous verrez ! Vous ne regarderez plus de la même façon un érable et son coin ombragé qui appelle au repos ...

Comme une virtuose, seule, sur scène, Kate Morton a peint un roman à l'ambiance si particulière, empreinte de mystères où se révèlent des personnages aux destins liés au gré des brises du vent où soufflent des murmures d'un autre âge. Elle possède un sens aigu du mystère et de la magie des lieux ; elle sait créer une histoire et surtout dresser une atmosphère exceptionnelle. Un conte certes un peu complexe, mais tellement envoûtant ...

Comme j'aimerais posséder la plume de Kate Morton et juste un soupçon de son génie romanesque.  Cette grande conteuse nous happe dans une symphonie de portraits croisés, lumineux, touchants sous les frôlements et les murmures d'un esprit féminin, prisonnier dans l'entre deux mondes. Une évocation toute en finesse de maison hantée qui ensorcelle les esprits et relancer le sujet épineux de la vie après la mort. Une vision toute poétique des âmes qui restent parmi nous, sans brutalité, ni horreur ; juste en murmures et souvenirs à qui sait écouter ... Juste une ébauche de conseil, lisez ce roman avec en fond "La symphonie fantastique" de Berlioz, la magnificence de ce récit en est sublimée ! 

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Kate Morton, est née en Australie en 1976 ; titulaire d’une maîtrise sur la littérature victorienne, férue de littérature gothique, est depuis toujours fascinée par les romans d’atmosphère. Son premier roman, Les Brumes de Riverton (Presses de la Cité, 2007), écrit à 29 ans, est un succès mondial, bientôt suivi par Le Jardin des secrets (2009) et Les Heures lointaines (2011), puis La Scène des souvenirs (2013),  L’Enfant du lac, parait aux Presses de la Cité en 2016. Son petit dernier et non des moindres en 2019 sous le titre de La prisonnière du temps.

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jeudi 3 octobre 2019

"Le ranch des trois collines" de Leila Meacham.

Ce roman se sirote  comme un savoureux cocktail, un mélange bien dosé de secrets, de mensonges, de rancœurs, de soif de réussite dans l'Amérique de l'Ouest.


Top lectrice France Loisirs.


2018 - Charleston - 2019 - France Loisirs.
Traduit de l'anglais( Etats-Unis) par Elisabeth  Luc.
649 pages.
Dans une ferme texane, fin XIXe siècle, ,à Gainesville, Millicent Halloway abandonne dès sa naissance un de ses jumeaux. Vingt ans plus tard, Nathan Holloway, resté à la ferme, reçoit la visite de Trevor Waverling, directeur d'une entreprise florissante à Dallas. Il lui révèle qu'il est son père biologique et qu'il souhaite le reconnaître et en faire son héritier. Le jeune homme voit sa vie bouleversée. Il partira accompagné de Zak, son chien. Dans cette ville en plein essor industriel, il rencontrera sa nouvelle famille tombée du ciel ; dont une grand-mère, matriarche sympathique et une demi-sœur Rebecca, éternelle enfant flottant dans un monde fait de contes et de poésies. Intelligent et travailleur, il réussira dans la société familiale et connaîtra l'ascension de l'exploitation pétrolière dans l'Ouest américain. Profondément attaché à ses racines, il restera fidèle Léon (son père affectif) et à son demi-frère et sa demi-sœur Randolph et Lily. 
A plusieurs kilomètres de là, à Fort Worth, région de ranches et de cow-boys, Samantha Gordon, fête ses vingt ans auprès des siens, entourée d'amis. Choyée, heureuse, elle a toujours su qu'elle avait été adoptée. Neal Gordon, éleveur bovin, aime jalousement sa fille et apprécie beaucoup lorsque celle-ci décide de ne pas poursuivre ses études de paléontologie et de se consacrer au ranch " Las tres lomas". Curieuse des origines de la Terre, elle s'interroge aussi sur les siennes. Une lettre et une attitude équivoque paternelle la pousseront à effectuer des recherches sans rien dire pour ne blesser personne.

Tous les ingrédients d'une bonne saga sont au rendez-vous. Une histoire de famille un peu particulière : l'abandon d'un enfant, une jeune mère rejette sur ses nouveau-nés ses erreurs de jeunesse ; Millicent truque les miroirs et arrange la réalité. Ces deux jumeaux séparés dès la naissance et qui ignorent tout de l'autre sont amenés à se croiser, s'apprécier et se découvrir. Nous connaissons le secret de leurs origines et pourtant le charme opère. Le destin a fait que l'enfant abandonné a connu une jeunesse plus dorée et aimanter. Le contraste affectif est saisissant. D'emblée, nous nous attachons à ces deux jeunes adultes et à leurs débuts dans la vie. Le secret sur leur naissance ouvre des portes vers tout aussi important dans l'oeuvre, la famille, ses valeurs et son unité face aux coups du sort. Nathan, personnage loyal, fort et tranquille incarne le grand frère tendre, confiant, toujours présent, un futur pilier de famille. Son attitude envers la fragile Rebecca et sa main tendue secourable avec Randolph confirme une âme franche et humaine.  Sa jumelle, Samantha, de nature plus fougueuse cherchera des réponses à ses questions.La quête de ses origines, une reconstruction de son histoire passée et par à-coups, elle seule dévidera l'écheveau du secret de leur naissance et brisera les silences. Les figures paternelles apparaissent sous un jour émouvant et fort. Chacun à sa manière, Léon, Neal et Trevor incarnent les différentes facettes qui font un bon père. Le visage maternel est mis en retrait ou bien dessiné sous son plus mauvais profil.


L'écriture vive et très efficace nous jette dans cette fiction et les pages se tournent l'une après l'autre sans difficulté et avec plaisir la romancière nous prend par la main dès les premières lignes et nous guide parmi des personnages tous différents et importants dans le déroulement de l'intrigue ; rien n'est laissé au hasard, tout est porteur de sens et de révélations.

Comme un cordon-bleu en cuisine, Leila Meacham a su nous concocter une saga familiale des plus savoureuses, saupoudrée de secrets, de mensonges, d'ambitions et de trahisons. Un zeste de romance vient relever le plat, servi sur un plateau texan où l'Amérique du début du XXe siècle peaufine la décoration. Le charme des cow-boys, les grands espaces sauvages et ranches de rêves contentent nos papilles.

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Leila Meacham est née aux Etats-Unis en 1929. Romancière mondialement connue, elle  a commencé à écrire assez tardivement ; elle avait 70 ans lors de la parution de son premier roman,  "Les roses de somerset". Suivront : "La plantation" - "Le ranch des trois collines" - "Les virevoltants" - "Les orphelins de Kersey" - "Le testament de Ryan" - "Le vol des libellules".
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mercredi 3 avril 2019

"Rose" de Tatiana De Rosnay.

2010 - Ed. Héloïse d'Ormesson.
traduit de l'anglais par Raymond Clarinard.
245 pages.

Confidences épistolaires d'une dame en crinoline ...


Sous le Second Empire, face aux coups de pioches destructrices du baron Haussmann, certaines vieilles rues parisiennes sont détruites pour la réalisation des grands boulevards. Notre Paris actuel sort de terre, une ville voulue plus lumineuse et salubre.Ces grandes avenues, écrin de beauté, qui participent à sa renommée.

Pourtant, en 1850, toutes ces démolitions et expropriations ont été vécues dans la douleur pour la plupart des habitants de ces quartiers.

Rose Bazelet raconte sa vie quotidienne sous ces grands chantiers, habitante de la rue Childebert, proche du boulevard Saint-Germain. Elle se confie à son mari, Armand, décédé depuis près de dix ans.Seule, dans une demeure vide, elle résiste, à sa manière, à la fin d'une époque ; elle refuse de quitter sa maison, lieu d'amour et de douleurs, gardienne de son existence passée. Rose écrit des lettres, sortes de confidences, de sentiments et de chagrins jamais avoués. Elle se confesse, soulage sa conscience et lui raconte sa vie depuis son départ. Par l'écriture, elle ose des révélations ... A presque soixante, elle n'envisage pas des jours nouveaux, elle se retire dans ses souvenirs. Ce dernier drame, elle le vit seule ! Dans ses lettres, elle évoque sa jeunesse, son mariage d'amour, son couple, ses deux enfants e son existence bourgeoise. Toute en pudeur, par petites touches, Rose retrace ses rapports quelque peu indifférents avec sa mère et parfois difficiles avec sa fille, Violette.  Dans une boîte, près d'elle, nous découvrons quelques morceaux choisis de sa correspondance. Son chemin croise des voisins agréables et amicaux. Alexandrine, jeune fleuriste, indépendante et farouche. ; le libraire, Mr Zamaretti qui l'initie au plaisir de la lecture. Une passion découverte après son veuvage. Un goût tardif, ses livres ne la quitteront plus. Dans ses derniers jours de grande solitude, seul un chiffonnier, Gilbert, lui apporte son soutien et son aide. Ses cauchemars récurrents annoncent un drame passé, très facile à deviner, et révélateur d'une époque où l’opprobre était généralement jeté sur les femmes. Le silence était de mise. Dans une rue fantomatique, son obstination annonce une fin tragique  ses lettres, une envie de faire la paix avec son passé. Le courrier d'expropriation l'a détaché de la vie, renfermé sur elle-même.

"Notre histoire d'amour était inscrite dans la structure interne, dans la beauté pittoresque de la maison. Elle était à jamais mon lieu avec vous. En perdant la maison, je vous perdrais à nouveau." (p 209).

Ce roman magnifique et bouleversant nous entraîne dans les ruelles, places, d'un Paris révolu, au côté de personnages pittoresques et attachants ; des reflets d'une vie vie de quartier, de bâtisses familiales transmises de génération en génération. C'est aussi le récit sur la fin d'une capitale plus que séculaire aux vestiges moyenâgeux. Haussmann, le baron éventreur, amorce les prémices d'une ville moderne.  Emile Zola et son roman "La curée" ne sont pas loin. La romancière, Tatiana De Rosnay, livre une histoire poignante, abordant avec finesse et brio des thèmes comme le deuil, la perte d'un enfant, la solitude et l'amour. Rose nous apparaît authentique, chaleureuse, comme une femme qui a du caractère avec un petit côté  bourgeoise parisienne. Elle apprécie les belles choses et son coquet confort. Nous ne sommes pas indifférents à sa détresse ! La maison reste un personnage à part entière, témoin silencieux d'époques révolues, de drames et de joies. Un abstrait et dernier compagnon pour Rose.

"Expliquer ce que j'éprouvais en lisant me paraît difficile, mais je vais m'y efforcer. Vous, grand lecteur, devriez me comprendre. c'était comme si je me trouvais en un lieu où nul ne pouvait me troubler, m'atteindre." (p 163).

Une très belle découverte, un roman épistolaire a une seule voix et la succession de lettres captive et intrigue agréable laissant planer un charme suranné aux parfums d'encre violette et crissements de plume.


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Tatiana De Rosnay est une journaliste, écrivain et scénariste française, née en 1961. Elle publie des romans aussi bien en français qu'en anglais. Son premier succès vient avec son roman "Elle s'appelait Sarah" (2006). En 2009, elle publie son deuxième récit écrit en anglais, "Boomerang". En 2015, sort sa remarquable biographie de Daphné Du Maurier, "Manderley for ever". Actuellement sur la scène littéraire, son dernier opus "Sentinelle de la pluie" remporte un franc succès.
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mercredi 26 septembre 2018

"Le château de Cassandra" de Dodie Smith.

Le journal d'une jeune fille en fleurs !


Gallimard jeunesse 2004
Traduit de l'anglais par Anne Krief.
557 pages.
Cassandra, jeune fille anglaise de 17 ans vit dans la campagne du Suffolk dans un château aux origines médiévales, en grande partie en ruine avec des pièces de vie délabrées au confort plus que succinct. Ses descriptions rappellent certains manoirs gothiques de la littérature anglaise. Elle nous raconte sa vie et celle de sa famille dans son journal à l'écriture codée dite rapide dans un souci d'économie de papier et de protéger son intimité. L'écriture est sa passion et une manière de relativiser sur son existence faite de privations et quelque peu extravagante.

"J'écris ces mots assise dans l'évier de la cuisine. Ou plutôt les pieds dans l'évier ; car le reste de mon corps est sur l'égouttoir où j'ai posé la couverture du chien et le couvre-théière." (p 7) - La première phrase du roman et nous sommes happés dans un château en ruine au cœur des années 1930.

En trois cahiers,  elle se dévoile. Nous découvrons un entourage fantasque à l'existence un peu bohème, vivotant au jour le jour de peu d'expédients. Dans la famille Mortmain, nous avons le père, l'auteur d'un seul livre qui par le passé a connu un succès retentissant. Depuis, il se refuse à écrire après un tragique mélodrame conjugal.  Personnage loufoque et bien souvent dans son monde, plutôt égoïste,  il s'isole et lit des romans policiers ; rien à voir avec une figure paternelle protectrice et forte. Nous avons la belle-mère "Topaz", femme à la beauté singulière, modèle de peintre, probablement hippie avant l'heure. Nous avons aussi la sœur aînée "Rose", jeune beauté lumineuse qui souffre le plus de leur situation miséreuse. Elle rêve d'un beau mariage, d'une vie aisée et elle semble prête à tout pour réussir. Il y a aussi le petit frère, "Thomas", jeune adolescent intelligent et le jeune "Stephen", homme à tout faire de la maisonnée, épris depuis toujours de Cassandra. Et sans oublier "Héloise", la chienne bull-terrier et le chat "Abélard" ! Et un petit mot, sur miss Blossom, vieux mannequin de couturière que les sœurs font parler  pour égayer leurs tristes soirées d'hiver.

"J'étais lois d'imaginer ce que la soirée me réservait : il nous est véritablement arrivé quelque chose ! Mon imagination meurt d'envie de se déchaîner et de tirer des plans sur la comète ; mais j'ai remarqué que lorsqu'on imagine des choses, elles ne se produisent jamais dans la vraie vie, donc, je me retiens." ( p 65) 


Un beau jour, le château de cartes vacille avec l'arrivée inopinée de deux jeunes américains héritiers du propriétaire du château, du manoir "Scoatney Hall" et de ses environs. Simon et son frère Neil Cotton tombent sous le charme ! Et nos jeunes filles aussi !   Cette arrivée bouleverse  l'existence  de toute la petite famille. Ainsi, nous partageons les événements qui jalonnent la vie au château avec ce qu'il faut de sensibilité et d'ironie.
Ce roman, le journal de Cassandra est écrit avec beaucoup d'humour, il pétille de péripéties cocasses et drôles et ponctué de myriades de tendresse. La jeune héroïne brille de mille feux par son intelligence, son esprit vif et sa gentillesse. C'est véritablement une belle personne, pleine de compassion, d'amour.  Une jeune fille comme nous aimerions en connaitre beaucoup ! Sa philosophie de vie face à sa situation précaire est remarquable, une belle leçon de vie qui nous pourrions appliquer, se réjouir de plaisirs simples, oublier les futilités .  Ces nouveaux voisins inspirent cette jeune apprentie romancière et l’aiguillonnent dans ses écrits toujours plus vifs et spontanés. Une effervescence s'empare des vieilles ruines poussant ses occupants vers l'avenir, les dépoussiérants de la misère ! Finie la monotonie, adieu la solitude ! Sorties, danses et musique (un soupçon de baroque  avec Bach) résonnent et claquent dans la campagne endormie. Tout cela sous l’œil vigilant de l'aristocratique tour Belmotte ! 

"Oh, je meurs d'envie de tout raconter dès le premier paragraphe, mais non, je ne ferai pas ! C'est l'occasion ou jamais pour moi d'apprendre le grand art du suspense." ( p 261)

J'ai tout de suite été charmée par le style de l'auteur, les aventures romanesques de Cassandra. Les personnages restent attachants, un roman jeunesse à glisser entre toutes les mains à consonance initiatique. Passionnée de littérature, j'ai apprécié les références aux œuvres des sœurs Brontë et de la très célèbre et très en vogue de nos jours : Jane Austen. Inutile de s’étendre sur les nombreux clins d’œil faits aux poètes anglais pour notre plus grand ravissement ! Une ode à la passion de la lecture ! Le récit évoque des thèmes similaires : la condition sociale, les premières amours, les belles demeures et mêmes les bals de contes de fées.Un roman à l'anglaise comme je les aime. A savourer, dans un bon fauteuil, avec une bonne tasse de thé bien chaude et parfumée accompagnée de madeleines bien fondantes ...

"Tout ce dont je me souviens, c'est d'avoir ressenti un immense bonheur, un bonheur de l'esprit et du cœur, qui s'est répandu dans tout mon corps, un bonheur qui ressemblait à la chape de soleil qui m'enveloppait quand j'étais sur la tour." (p 362)

"Et la robe noire n'avait pas été la seule chose à me faire grandir." (p 443)
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Dorothy, Gwladys dite Dodie Smith (1896-1990), est une romancière anglaise, dramaturge et scénariste très connue pour son livre jeunesse "Les 101 dalmatiens". "Le château de Cassandra" a été publié en 1949. 
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mardi 28 août 2018

"Summer" de Monica Sabolo.

2017 - JC Lattès.
2018 - France Loisirs.
316 pages.

Mémoire en eaux troubles …


"Dans mes rêves, il y a toujours le lac" 

En Suisse, Benjamin le narrateur, jeune homme de plus de 35 ans, est en proie à de violentes crises d’angoisse qui l’empêchent de mener une vie sociale normale. Il est suivi par un psychiatre et essaie de libérer des flots de paroles et actes enchaînés dans le passé. Réfugié dans un studio dès plus modestes, il se souvient de sa sœur aînée, Summer ; disparue subitement à l’âge de 19 ans lorsqu’il était adolescent. Envolée, un jour d’été au bord du lac Léman. Sa dernière vision, fugitive, d’une jeune nymphe blonde aux longs cheveux de soie qui s’évapore au milieu d’immenses fougères. Depuis près de 24 ans, plus de nouvelles, le silence face  aux interrogations silencieuses : fugue, enlèvement, noyade, assassinat ! Petit à petit, les parents se murent dans un mutisme des plus troublants. Au sein de la famille, plus d’échanges, la communication se rompe. Chacun se referme sur ses silences et les apparences.  Et, subitement, suite à une odeur particulière sur son lieu de travail, Benjamin se rappelle sa sœur, son enfance et sa jeunesse dorée près du Léman. Sa mémoire, volontairement ou inconsciemment l’avait rejetée dans les oubliettes de  la douleur. Et maintenant, dans ses cauchemars, elle lui apparaît telle Ophélie, vêtue d’une chemise de nuit bleue qui glisse au fond de l’eau entourée d’une myriade de poissons aux couleurs des plus fantaisistes.

"La nuit, Summer me parle sous l'eau. sa bouche est ouverte, palpitante comme celle des poissons noirs."  p (13).

 Les cauchemars aqueux rejettent sur les rives des souvenirs d’enfance, des apparitions où l’angoisse craquelle le vernis des apparences d’une famille bourgeoise aux silences et secrets enfouis dans la vase du lac. Le narrateur, souffre dès son plus jeune âge, de troubles  et des tics, l’opposé de sa sœur, figure solaire, douée et aimée par la vie ! Nous le percevons à peine plus présent que sa sœur disparue ; un homme fantomatique rongé par le drame et les secrets familiaux qu’il a engloutis au plus profond de lui-même. En pénombre, le vilain petit canard ne se transformera jamais en cygne majestueux !

L’eau, personnage à part entière, troublant et menaçant suggère des réactions émotionnelles aux évènements une suggestion onirique que le rêveur refuse ou ne comprend pas. Benjamin possède peut-être, au fond de lui, la clé de la porte qui s’ouvrira sur la scène des révélations. Adulte, il cherche malgré sa douleur à comprendre, petit à petit, le passé resurgit …

"La nuit, je plongeais dans un sommeil profond, peuplé de rêves intenses, et le jour, toutes sortes de souvenirs me revenaient à l'esprit, c'était une rivière brassée, un torrent puissant qui retournait tout ce qui reposait là-dessous, quelque chose de gluant et qui remontait à la surface, filant à toute vitesse dans le courant, nettoyé par l'eau vive." p (27)
    

La romancière a su m’immerger totalement dans son univers ; une quête bouleversante sublimée par une écriture juste aux accents poétiques. J’ai cherché à reprendre mon souffle aux côtés  de Benjamin ; à ne pas sombrer et me noyer dans les abysses d’un passé violent. Un drame familial très bien construit, naviguant entre les rives du passé et du présent. Tous les personnages restent malgré eux hantés par cette disparition et même la fin ne dévoile pas toutes les parts d’ombre. Un récit lu d’une traite ou presque qui m’a tenu en haleine. C’est un très beau texte tout en atmosphère, toujours en attente face à l’absence d’un être adoré. Un livre beau et sombre !!!

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Née en 1971, Monica Sabolo est l'auteur de « Le Roman de Lili » - (2000) -,  « Jungle », (2005), «Tout cela n'a rien à voir avec moi» (prix de Flore 2013), et de «Crans-Montana», Grand Prix de la SGDL 2016. «Summer» (2017).
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lundi 23 juillet 2018

"Le goût des pépins de pomme" de Katharina Hagena.

Croquis d'une histoire familiale ...

2010 - Editions Anne Carrière.
Traduit de l'allemand par Bernard Kreiss.
268 pages.


"En entrant, je fus de nouveau happée par l’odeur de pomme et de vieilles pierres qui arrivait à ma rencontre."
 (p 29)

Dans un petit village du nord de l’Allemagne, en été, Iris, la narratrice assiste aux obsèques de sa grand-mère maternelle, Bertha. Bibliothèque à l’université de Fribourg, elle retrouve sa mère Christa et ses deux tantes Harriet et Inga. Elle hérite de la maison familiale et décide de s’y installer quelques jours, le temps pour elle de décider quoi faire de cet encombrant héritage. Elle n’envisage pas forcément de la garder. Elle franchit  de nouveau le seuil de cette vieille demeure et alors tous ses souvenirs refluent et la happent vers un passé familial émouvant, tragique.  Un séjour de mémoire et deuil qui s’impose bien malgré elle. L’horloge du temps égrène l’histoire de trois générations de femmes par touches très subjectives sans forcément d’ordre chronologique. Un voile se soulève sur l’existence de Bertha et de sa sœur décédée trop tôt, dans ce coin d’Allemagne  rural , bercée, l’été (saison chaude à l’honneur dans le récit) par le parfum aigre-doux des pommes mûres dont la famille semble apprécier les différentes saveurs. Suite à flots d’images et  à des échos de discussions qui résonnent de nouveau, Iris relate certaines facettes des filles de Bertha et de ses petites filles : elle et sa cousine Rosemarie, morte tragiquement, l’été de ses seize ans.  La présence de la maison dévoile des réminiscences oubliées volontairement ou pas, des secrets de famille tus ; un témoin silencieux de jeunesse fougueuse, parfois méchante et ambiguë  qui cherche à s’affirmer dans la joie et dans les drames. Le ton est subjectif, pas forcément en adéquation avec la réalité, c’est vraiment l’interprétation d’Iris avec ses défauts et ses failles. Cela ne nuit en rien à la fiction familiale.

"Et soudain, j’ai senti ma gorge se nouer et je n’ai pu m’empêcher de pleurer parce que tout avait été à la fois si terrible et si beau. " ( p 36)

Un roman résolument féminin où les hommes, en second plan, apportent les touches d’autorité, de tendresse et d’amour patient. Une belle romance toute en pudeur et timidité s’installe. Le maître mot du roman reste celui du souvenir, enrobé d’oubli, aux effluves sucrés d’un présent alangui par l’été en quête d’un avenir plus épanoui.

"A travers le jardin écrasé de chaleur, je m’en retournai vers la maison. Une grande libellule bleu-vert surgit au-dessus des buissons comme un souvenir, s’immobilisa un instant puis s’évanouit." (p 100)

Un beau roman qui parle de famille et  porte de belles pages, empreintes de poésie, remplies de sensibilité, de mélancolie, de douleurs silencieuses et aussi d’espoir. Une belle découverte que je dois à sa couverture au charme suranné d’une vieille jaquette botanique. Et aussi, l’envie de connaître un peu mieux la littérature allemande et ses auteurs. Des bases dites classiques ou scolaires telles que : Goethe et " Les souffrances du jeune Werther" - Hoffmann et ses "Contes fantastiques" " ; voilà pour ceux qui me traversent l’esprit ; d’autres viendront certainement frapper aux portes de ma mémoire ! Mais, sans mentir, il est vrai que je manque de solides bagages en littérature de langue allemande, à corriger au plus vite …

Lire sans retenue, pour tous ceux et celles qui aiment se plonger dans les romans au charme savoureux du souvenir, où le passé enveloppe les vies d’un lourd manteau noir recouvert de nostalgie où les maisons hantent les récits de leur empreinte indélébile où le passé se drape de malheurs et d’infortune !!!



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Katharina Hagena, est née en Allemagne en 1967. Spécialiste de l’œuvre de Joyce, elle enseigne la littérature anglaise et allemande à l’université de Hambourg. Son premier roman « Le goût des pépins de pomme » (2010) remporta un triomphe outre-Rhin ; il a été suivi de deux œuvres : «L’envol du héron » (2013) et  « Le bruit de la lumière » qui sortira en août 2018.

jeudi 21 juin 2018

"Brooklyn follies" de Paul Auster.


Un hymne aux gens ordinaires …
2005 - Actes Sud -
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christine Le Bœuf.
364 pages.

"Il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir des livres." (p 362)

Le narrateur Nathan Glass, retraité, cancéreux en rémission cherche « un endroit où mourir ». Il s’installe dans le quartier de son enfance, Brooklyn. Son installation donne lieu à tout un tas de souvenirs. Sa famille brisée, décès tragique d’une sœur, divorcé et fâché avec sa fille unique, Rachel ; il se sent seul et monte un projet d’écriture un peu fou sur "toutes les gaffes, tous les lapsus, tous les embarras, toutes les stupidités, toutes les actions ineptes." (p 14) Ce récit, il l’appelle pompeusement le livre de la folie humaine ! Il y consigne ses déboires et aussi les mésaventures de son entourage proche ou lointain entourage. Un vaste programme … Petit à petit, il prend ses marques dans le quartier. Un jour, par hasard, dans une librairie d’occasion et de livres rares, il rencontre son neveu, Tom Wood, employé dans l’établissement. Naturellement, ils se retrouvent autour d’une table du Diner Cosmic, servis par la charmante Marina. Gentiment, ils y discutent de littérature, de leurs vies et famille, de la société américaine et de politique. Le futur pointe son nez et leur réserve bien des surprises et des rencontres hautes en couleur qui modifieront le cours de  leurs existences.
Paul Auster, pour notre plus grand plaisir, nous offre une profusion de personnages : Nathan Glass, à la vie tranquille ; Tom Wood, sympathique et timide jeune homme qui cherche sa voie ; mais aussi Harry Brightman, libraire excentrique, au passé d’escroc, toujours prêt à se jeter dans des combines douteuses, malgré tout charmant et accueillant. Aurora, sœur de Tom et nièce de Nathan, adolescente rebelle et jeune femme sulfureuse dans ses choix de vie. Et sa petite fille, Lucy, gracile et débrouillarde qui s’impose sans un mot et surtout sans prévenir ! Et tant d’autres encore apparaissent dans des épisodes de tranches de vie où rencontres inattendues côtoient révélations troublantes à l’ombre de petits voyous, et d’actes stupides des hommes face à un joli sourire pour finir avec des rebondissements cocasses à l’aube d’une vie nouvelle.
Le romancier nous fait l’éloge d’un quartier où le bonheur est fait de petits riens, de moments entre amis, en famille ; de flâner et d’apprécier tout doucement le temps qui passe. Le paradis, c’est Brooklyn !!! – Le rêve d’une vie meilleure à l’hôtel existence, le refuge intérieur qui permet de se sentir à l’abri des coups, dans une bulle toute cotonneuse ; et si nous pouvions lui donner vie, la rendre réelle et palpable !
"Je veux parler de bonheur et de bien-être, de ces instants rares et inattendus où la voix intérieure se tait et où l’on se sent à l’unisson avec le monde." (p 202)
Petite critique, on regrette le côté un peu trop caricatural du personnage d’Aurora, trop de clichés sur une même tête !
J’ai aimé sans conditions les évocations littéraires, les belles anecdotes sur certains auteurs, je pense à l’émouvante histoire de Kafka et la poupée !!! Ce roman reste une belle histoire familiale, intimiste, avec des protagonistes proches de nous avec leurs  faiblesses, d’une existence pas toujours maîtrisée où le hasard joue un rôle que nous ne reconnaissons pas toujours.
La force de ces chapitres de vies prend toute sa force et son importance le matin d’un apocalyptique jour de septembre 2001 qui ferme le roman …
" Mais pour l’instant, il était encore huit heures et je marchais dans l’avenue sous ce ciel d’un bleu éclatant, heureux, mes amis, aussi heureux qu’homme le fut jamais en ce monde." (p 364)

Aparté - Sous le charme de la plume du romancier, j'ai acquis deux autres de ses romans : "L'invention de la solitude" et "La musique du hasard". Des œuvres à dévorer cet été !!!


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Paul Auster, est né le 3 février 1947 dans le New Jersey, aux Etats-Unis. Une partie de son œuvre évoque la ville de New-York, notamment le quartier de Brooklyn où il vit. Il démarre sa carrière en traduisant des auteurs français tels que Stéphane Mallarmé, Jean-Paul Sartre. Écrivain très prolixe et mondialement connu, voici une petite énumération de quelques-unes de ses œuvres : L’invention de la solitude (1982) – Trilogie New Yorkaise (1987) -La musique du hasard  (1990) – le voyage d’Anna Blume (1993 ) – Brooklyn Follies (2008) – Sunset Park (2010) et son petit dernier qui rencontre un franc succès 4321 (2018).
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lundi 28 mai 2018

"The révolution of Ivy" T 2 d'Amy Engel.

2015 - Lumen -
Traduit de l'anglais (Etats-unis par Anais Goacolou).
322 pages.

Toujours sous le charme …

"The book of Ivy" a été une belle découverte ;  lu d’une seule traite, c’est enthousiaste que j’ai abordé la suite.

D’emblée, nous retrouvons la jeune femme, seule et jetée de l’autre côté de la barrière dans un milieu hostile. Dans les premières pages, nous ressentons vraiment son désarroi face à l’abandon des siens. Ce monde après-guerre, tant décrit, tant redouté où après un ultime conflit mondial toute civilisation a été éradiquée. Face à sa nouvelle destinée, pleine de rebondissements, une nouvelle Ivy s’affirme ! Elle tente de survivre et affronte courageusement les dangers. 

Ce second tome est très sombre, plus fort en émotions. Un récit riche en rebondissements avec de nouveaux personnages, nomades qui survivent en terre hostile, s’adaptant comme les anciens à la nature, formant de petits clans qui luttent âprement jusqu’à tuer pour survivre difficilement. Ce n’est pas sans rappeler des temps obscurs moyenâgeux. Le confort, les nouvelles technologies n’existent plus ; Finit le superficiel, les beaux jours à flâner le nez au vent. L’humanité a vraiment fait un bond en arrière dans le temps ! Inutile de perdre son temps à s’apitoyer sur soi-même …  Ivy s’adapte tant bien que mal ; la grande révolution s’opère. Elle devient une personne indépendante et libre d’agir et de penser par elle-même ; elle se détache de sa famille et trouve des amis sincères. La très attachante jeune femme se reconstruit dans la douleur et les nombreuses épreuves tout en restant malgré tout fragile.

"Le bonheur ne m'inspire pas encore entièrement confiance. Comme l'amour, c'est un état d'esprit que je dois apprendre." (p 205)

Fragile et toujours perdue face à ses sentiments amoureux pour Bishop. Une bien belle romance, toujours d’actualité se confirme et j’adore !!! Bishop n’a pas changé, posé, réfléchi, fort, intelligent, charismatique à souhait, une allure authentique de prince charmant et toujours amoureux. Le rêve, quoi !!!

Dans cette dystopie, la romancière aborde bien l’idée de survie au détriment de l’individu ; l’intrigue reste excellente, au suspense insoutenable quant à la fin de cet amour torturé entre Ivy et Bishop.

Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé cette série dans sa globalité ; une lecture qui m’a pris au dépourvu, toute en émotion ! Je vous recommande vivement cette duologie pour son univers si particulier et sa belle histoire d’amour … 

A vous de lire …


Un petit billet court, normal pour une suite, il est primordial de ne pas en dévoiler trop pour ne pas gâcher le plaisir de lire !!!



Lien vers le tome 1 "The book of Ivy"