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mardi 21 novembre 2023

"Le pont d'argile" de Markus Sukak.

 

2019 - Calmann-Lévy. 2021 - Le Livre de Poche. 737 pages.
 2021 - Le Livre de Poche. 737 pages.

Cette odyssée familiale a été un coup de cœur émotionnel !

Une balade bouillonnante dans une famille hors norme, une immersion absolue dans des transports d’amour filial, fraternel, des émois amoureux, qui bouleversent des vies et amorcent un avenir différent, à fleur de peau. Cinq frères s’assument tant bien que mal seuls dans une petite maison de banlieue australienne. Ils se soutiennent avec beaucoup de bruit, de coups, de disputes, entourés d’une ménagerie des plus improbables. Un chat aux ronrons faciles, une chienne fidèle, un poisson rouge, un pigeon, et même un mulet qui s’invite dans la cuisine. Dans une fougueuse pagaille, une marée de jeunesse avance cahin-caha vers l’âge adulte. Une adolescence brisée par la mort d’une mère adorée et l’abandon subit du père qui n’assume plus rien, ni sa vie, ni ses enfants. Pourtant, « l’assassin », surnommé ainsi par ses fils, reviendra avec une requête un peu particulière : il a besoin d’aide pour construire un pont. Seul, un frère prendra cette main tendue.

Un roman initiatique raconté par Matthew Dunbar, l’aîné. Il tape sur une vieille machine à écrire (une MAE) déterrée d’un jardin. Il raconte l’histoire des siens. De ses parents, de ses frères et plus particulièrement de Clay, l’avant-dernier frère : le ciment et la mémoire vivante de sa famille. Le plus sage, silencieux, et quelque peu à part ; celui à qui se confie sa mère ; celui à qui on raconte des histoires de celles du passé qui enchantent toujours les enfants. J’ai bien aimé cette transmission orale des origines familiales parachevée par deux livres : « L’Iliade et l’Odyssée » et une biographie de Michel-Ange.

Le charme a opéré. Un judicieux chassé-croisé entre passé et présent nous dévoile par pans successifs l’histoire un peu désordonnée de cette famille. Pour comprendre les frères Dunbar, il faut découvrir la jeunesse des parents et aussi entrevoir par quelques traits les grands-parents. Au fur et mesure, l’intérêt s’intensifie, chaque personnage, chaque objet et toutes les situations anodines prennent leur importance et construisent pierre à pierre une saga époustouflante !

Une narration un peu particulière qui donne un sens un peu brouillon et qui sert à bon escient le côté vivant, cocasse et tellement vrai d’une vie de famille avec ses joies, ses peines, ses deuils et surtout une marée brute d’amour. C’est juste de réalité, mes yeux quelquefois ont brillé devant l’injustice de la vie avec son lot de souffrances, mais aussi pour ces belles lumières d’espoir. C’est fort, puissant, un vrai beau roman fleuve ! Une famille exceptionnelle qui possède pour seule richesse : l’amour ! Une belle ode à la vie !

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Markus Zusak est un romancier australien.

Ses romans :

  • Série Underdogs - 1999-2001 - Jeunesse.
  • "La voleuse de livres" - 2017.
  • "Le messager" - 2014.
  • "Le pont d'argile" - 2019. 


mercredi 5 mai 2021

"Opus 77" d'Alexis Ragougneau.


Le Livre de Poche - 2021 -
256 pages.

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Le chef d'orchestre Claessens, est mort, la basilique Notre Dame à Genève est pleine pour un dernier hommage. Sa fille, Ariane, pianiste de renommée internationale, seule représentante de la famille s'apprête à jouer l'Opus 77, composé par Chostakovitch. Assise à son piano, ses doigts effleurent les touches et elle entame au gré des notes un chassé-croisé temporel où les souvenirs s'éveillent, affluent attirés par cette partition indissociable de cette famille hors norme, toute au service de la musique classique et de la figure tutélaire du père. Le romancier nous happe et nous jette dans une symphonie familiale tragique où les excès  de la passion artistique au service de l'excellence de l'interprétation musicale brisent et blessent des âmes fragiles aux atouts de génies. Chacun se perdra dans l'exigence et dans des silences infranchissables. Une plume élégante, musicale rythme avec justesse le parcours torturé du frère aîné, David, violoniste d'exception, toujours près du gouffre émotionnel dans son jeu musical où pointent ses conflits et contradictions face à un père trop charismatique et peu affectueux.

Prix des lecteurs "Le livre de Poche 2021"

Avec la précision d'un métronome, Ariane jette au vent ses réminiscences, sans artifices et ni pudeurs. Comme dans un refrain, elle s'épanche sur l'amour absolu qui la liait à son frère, David. Une relation entre parenthèses depuis le drame d'une compétition en Belgique où tout a été remis en question. Flamboyante jeune femme, elle s'arme et travaille sans relâche ses gammes sous des apparences de beauté froide et glaciale. Une armure, qu'elle revêt face à une célébrité étouffante, un monde aux accords trop élitistes, aux concerts aux rivalités furieuses. Contre toute attente, la jeune femme s'impose la gardienne de l'histoire de sa famille qu'elle égrène à coups d'accords, et d'octaves. 
Quant à son frère, il baisse les armes, incapable de s'assumer, il choisira la fuite et une vie de  de reclus. A chacun ses excès, Yaêl, la mère, prodigieuse cantatrice s'oublie dans le chant et peu à peu se laisse sombrer dans une silencieuse démence. Claessens, virtuose du piano, dirigera d'une main de maître un orchestre et il cachera ses fêlures sous un masque narcissique et despote. Krikorian enseigne le violon à David et libère quelques arpèges d'un génie torturé et introverti. Chostakovitch n'est jamais bien loin et survole ces moments de grâce et de douleurs.

Une partition fictionnelle très forte, révélatrice d'un chaos émotionnel familial où s'exacerbent les sentiments, les peurs sans la possibilité de communication, de gestes tendres qui pourraient réchauffer les cœurs ou soulager les peines. Seule, la musique enchaîne, irrite, blesse dans un huis clos infernal. Les émotions vibrent, les silences assourdissent. Chaque mouvement de l'Opus 77 en raconte un peu plus ou nous jette dans l'incertitude.

Aucune fausse note, à écouter et à lire comme une première à l'opéra ...

Longtemps après la derrière page tournée, ce concerto à fleur de peau nous hantera comme la petite sonate de Vinteuil de Proust ...

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Alexis Ragougneau est un auteur de théâtre et romancier français.
Il fait une entrée remarquée dans le monde littéraire grâce à ses deux premiers romans policiers, "La Madone de Notre-Dame" et "Évangile pour un gueux", parus dans la collection Chemins Nocturnes.
Il décide de s’affranchir des règles pour explorer plus librement la création romanesque. "Niels" est publié en 2017 et celui-ci retient l’attention des jurés du prix Goncourt.
Pour la Rentrée littéraire 2019, l’auteur s’immisce dans les coulisses de la musique classique avec "Opus 77". Au rythme des cinq mouvements de ce concerto pour violon de Chostakovitch qui a donné son nom au livre.
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lundi 3 mai 2021

"Antonia" (Journal 1965-1966) de Gabriella Zalapi.


Editions Zoé - 2019 -
Le Livre de poche - 2020 -
153 pages.

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Le ciel est gris, l'âme alanguit et le corps fatigué, Antonia, une jeune bourgeoise italienne des années 1960 tient son journal. Une plume élégante et poétique raconte dans un récit court ses mélancolies, ses souvenirs et ses déceptions accumulées. Une vie oisive, un mariage décevant, une maternité non assumée, Antonia s'ennuie, souffre, seule et en silence. La jeune femme étouffe dans une société qui enchaîne les femmes. L'héritage bienvenu de sa grand-mère la projette bien malgré elle dans les réminiscences d'une famille cosmopolite, blessée par la Seconde Guerre mondiale, puis jetée sur les routes de l'exil. Une parenthèse appréciée où elle tente d'oublier ce sentiment d'oppression ; elle retrouve pour de brefs instants, Nonna, sa grand-mère adorée. Des lettres, des photographies lui ramènent par vagues lentes et surannées des souvenirs d'enfance, des traumatismes qu'elle cachait au fond d'un tiroir. Antonia regarde tourner les aiguilles du temps dans le sens contraire et elle ose affronter son regard dans un miroir. Elle refuse les chaînes d'une société masculine entravante, blessante et autoritaire. Frileuse, petit à petit, elle se dévoile et assume sa féminité. elle s'émancipe et se précipite dans les rayons timide d'une vie ensoleillée et Libre.

Un roman bref et court comme un existence aux accords lancinants et monotones qui bouleverse par les silences. Sobre, efficace, il interroge sur la condition féminine d'une époque pas si lointaine. Nous nous surprenons à nous pencher par-dessus l'épaule d'Antonia et lire ses confidences toutes en pudeurs et nous soupirons avec elle, conquis et pleins d'empathie pour cette jeune personne qui se cherche dans son rôle de femme.   

Un premier roman séduisant et une romancière à suivre !

Une fin ouverte, chargée d'espoir : demain, peut-être ...


samedi 27 janvier 2018

"Le grand Meaulnes" d'Alain-Fournier.


Une féerique aventure romanesque …

1913 - N.R.F - 1980 - Le livre de poche.
315 pages.



« Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189… » : Petite phrase simple et claire qui donne déjà tout le mystère du livre. 
Augustin Meaulnes élève de 17 ans, que sa mère confie en pension aux Seurel, des instituteurs de Sainte-Agathe et parents du narrateur, François Seurel.  La calme vie de l’école est bouleversée, Meaulnes a le don de traîner le romanesque à ses semelles. Parti chercher les grands-parents Seurel à la gare, il somnole et s’égare. Il trouve refuge dans un mystérieux domaine où se joue une fête étrange – pêle-mêle d’enfants, de paysans et de bohémiens déguisés -  pour les fiançailles du fils du propriétaire, un certain Frantz de Galais. Une promenade a été organisée et Meaulnes aperçoit une belle jeune fille blonde, Yvonne de Galais, qui exerce aussitôt sur lui une étrange fascination. Mais la fête s’achève dans la mélancolie et la tristesse, Frantz revient seul et se confie à Meaulnes. De retour à sainte-Agathe, il cherche à localiser le domaine. Alors, pour quelques chapitres, le roman prend l’aspect d’une enquête. Un jour, un bohémien vient en aide au jeune homme, c’est Frantz de Galais. La quête du bonheur prend forme, celle de Meaulnes et celle de Frantz, intimement liées par un serment. Augustin Meaulnes retrouvera Yvonne grâce à François. Après le mariage, il part suite à l’appel de Frantz. Restée seule, avec Seurel, elle trouvera un confident. Un moment unique où se dévoile le sens de l’aventure, révèle le double regard de l’amour et de l’amitié ; un moment de dernier bonheur avant les tragiques épisodes de la fin. Je n'irai pas plus loin, il faut absolument lire ce livre. 

"Il lui sembla bientôt que le vent lui portait le son d'une musique perdue. C'était comme un souvenir plein de charme et de regret. Il se rappela le temps où sa mère, jeune encore, se mettait au piano l'après-midi dans le salon, et lui, sans rien dire, derrière la porte qui donnait sur le jardin, il l'écoutait jusqu’à la nuit ..." (p 75).

Ce roman  continue de m’émouvoir, j’y retrouve certains détails de la vie quotidienne : les soirées en famille, l’attente des jours de fête, une ancienne atmosphère d’école, la douceur poétique des promenades à la campagne, une nature complice. Ensuite, une aventure initiatique, un passage essentiel : celui de l’enfance heureuse  à l’adolescence où tous les rêves sont possibles, mais aussi tous les déchirements, les angoisses, l’amitié sincère et surtout l’amour fou. Mais aussi, les premières désillusions d’adulte s’installent.

Roman d’aventure, poétique, symbolique, récit initiatique, raconte une vraie quête d’un absolu toujours insaisissable !

J’aime le romantisme des personnages : leur nostalgie (le narrateur François), leur mélancolie, leurs passions (Frantz et  Augustin),  leur goût pour la solitude. Yvonne, personnage féminin incarne la candeur, la fraicheur la beauté, stéréotype même de la charmante princesse des contes de fées, une présence mystérieuse et fugitive, qui bouleverse Meaulnes et pourtant qui se révèle raisonnable, patiente et compréhensive.

"Souvent, plus tard, lorsqu'il s'endormait après avoir désespérément essayé de se rappeler le beau visage effacé, il voyait en rêve passer des rangées de jeunes femmes qui ressemblaient à celle-ci.. L'une avait un chapeau comme elle et l'autre son air un peu penché ; l'autre son regard si pur ; l'autre encore sa taille fine, et l'autre avait aussi ses yeux bleus ; mais aucune de ces femmes n'était jamais la grande jeune fille." (p 95)

 Même la nature possède des échos romantiques, les souvenirs personnels de l’auteur mystifient et embellissent les paysages de Sologne et du Berry. Une seule envie partir dans cette région et prendre ces sentiers, se perdre dans ces sous-bois et découvrir au détour d’un chemin de terre, une demeure vieillissante, figée dans le temps, cachée par du lierre envahissant et des rosiers sauvages. Et certainement pénétrer, ouvrir des portes, marcher sur la pointe des pieds et chercher les empreintes du passé et peut-être les vestiges d’une dernière fête !

Je possède toujours mon premier exemplaire, maintenant jauni, à la couverture légèrement cornée ; certains passages du livre sont soulignés ou cochés, juste pour me rappeler  le charme de ses phrases, la force évocatrice de ses mots. Un roman que je relis assez régulièrement avec le même plaisir, une nécessité pour mon bien-être imaginatif et assoiffé de nostalgie ;  jamais lassée par cette fiction aux allures de conte mystérieux, féerique  et idéaliste.

" Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et j’aime, et qui m’aime,
Et qui n’est chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend."

Paul Verlaine, « Mon rêve familier » « (poèmes saturniens, 1866).
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Henri Alban Fournier dit Alain-Fournier est né en 1886 en Sologne de parents instituteurs. Là se déroule une enfance heureuse auprès de parents instruits et d’une sœur adorée, Isabelle. En 1903, au lycée à Paris, il rencontre Jacques Rivière. C’est lé début d’une amitié profonde qui donnera lieu à une correspondance importante. Ecrire est sa passion. C’est en 1913 que le manuscrit du « Grand Meaulnes » est présenté aux éditeurs et rencontre un succès immédiat. Premier et unique roman ! Le 28 septembre 1914, Alain-fournier trouve la mort dans les tranchées, au cours de la Première Guerre Mondiale.
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mercredi 21 juin 2017

"Mrs Dalloway" de Virginia Woolf.

Virginia Woolf, sa vie, son œuvre …

Le livre de poche - 1925 -
220 pages.
Romancière anglaise, elle est née le 25 janvier 1882 à Kensington, l’un des quartiers chics de la bourgeoise londonienne. Elle est la fille de Sir Leslie Stephen et de Julia Stephen Duckworth. Elle reçoit une éducation riche et diverse peu conventionnelle où la curiosité intellectuelle est de mise. En 1895, sa mère décède, première perte qui la fragilise psychologiquement. Avec son frère Thoby et sa sœur Vanessa, elle appartiendra au fameux groupe de Bloomsbury, un mouvement intellectuel qui bouscule la société bien-pensante. Là, elle rencontre Leonard Woolf, l’épouse et fonde la «  Hogarth Press », qui publiera tous ses romans. Cette indépendance lui permet d’aller au bout de son art, sans avoir à plaire à un éditeur. Auprès de Leonard, Virginia est apaisée. Mais elle ne connaîtra la passion qu’auprès de femmes, dont l’écrivaine Vita Sackville-West, ce qui conduira certains à voir en elle une pionnière de la bisexualité. Durant toute son existence, hallucinations et idées morbides l’affaiblissent. Le 28 mars 1941, ultime tentative de suicide, les poches pleines de cailloux, dernière promenade, Virginia se jette dans la rivière Ouse. Son corps sera retrouvé trois semaines plus tard.
Une biographie, « Virginia Woolf » de Viviane Forrester.
Un choix très subjectif, parmi ses œuvres les plus emblématiques : 1915 - « La traversée des apparences » ; 1922 – « La chambre de Jacob » ; 1925 – « Mrs Dalloway » ; 1927 – « Promenade au phare » ; 1928 – « Orlando » ; 1931 – « Les vagues ».
Une romancière anglaise qui m’est chère ; liée à des souvenirs de lecture de jeune fille... Comme aujourd’hui, premières chaleurs estivales, début de longues vacances qui m’offraient la possibilité de choisir de découvrir des romans et des auteurs ! Cette relecture s’est imposée suite à la lecture du roman « Les heures » de Michael Cunningham. Une irrépressible envie de replonger dans l’univers si spécial de Virginia Woolf …Petit aparté, j’ai même retrouvé le jumeau du poche que je possédais à l’époque !!! (Les braderies, des joies sans fin). 
Le roman …
A Londres, pendant une seule journée de 1923, rythmée par les coups de cloches de Big Ben, nous suivons  deux personnages principaux, qui sont Clarissa Dalloway, une femme au foyer de la bourgeoisie londonienne, d’une cinquantaine d’années (sort d’une longue maladie) et Septimus Warren Smith, vétéran de la Première Guerre Mondiale atteint de psychose post-traumatique. Ils ne se connaissent pas ; ils se croiseront sans jamais s’appréhender !  Le roman s’ouvre sur Mrs Dalloway qui sort acheter des fleurs pour sa soirée mondaine. Ne cherchons pas d’action, seulement des monologues intérieurs ; leurs pensées et intimité se révèlent au détour de promenades, d’errance au travers de la ville. Tour à tour, ils effleurent d’autres protagonistes qui eux-mêmes se dévoilent au gré leurs pensées. Peter Walsh, l’amour d’autrefois de Clarissa, ressasse ses souvenirs, sa jeunesse. Miss Kilman, professeur d’Elisabeth (fille de Clarissa),portrait tracé au fusain qui illustre la femme de petite condition malmenée par la naissance et la  vie, très instruite, aigrie par la force des choses, juge et dresse un portrait assez cinglant de Mrs Dalloway, la mondaine. Quant à Elisabeth, jeune femme qui cherche à s’émanciper, symbolise la nouvelle société émergente conséquence du conflit 1914-1918. L’auteur a choisi de présenter les faits de façon simultanée ; elle a recours au discours indirect libre, à l’épanchement intérieur et à la superposition des points de vue de chaque personnage. Les faits du récit aident seulement à comprendre l’existence, le passé, des prétextes pour amener les états d’âme de tout un chacun. Pas de chapitres, seules les heures égrenées par l’illustre horloge scandent les multiples soliloques !
Virginia Woolf aborde un thème résolument nouveau pour son époque, celui de l’altérite : avec Mrs Dalloway, femme publique, d’un certain rang social  et Clarissa qui flotte entre ses pensées très personnelles. Ce genre de dichotomie s’effectue aussi pour les autres personnages du roman. Autre thème très présent dans roman : la mort. Elle se glisse subrepticement  dans chaque monologue, sans rien ôter au texte, mélange tout en douceur quasi naturel.
Et bien sûr l’eau, un élément  présent, quasi obsessionnel, sujet à toutes les métaphores dans les romans de Mrs Woolf.
" L’oubli, chez les hommes peut blesser ; l’ingratitude irrite, mais ce grand courant, qui roule sans fin, une année après l’autre, emporte tout ce qu’il rencontre, ce vœu, ce camion, cette vie, cette procession, les enveloppe et les entraîne ; de même le torrent d’un glacier prend un ossement, une fleur bleue, un tronc d’arbre et les roule." p 160 .
Virginia Woolf cherchait une nouvelle forme d’écriture réaliste. Son roman « Mrs Dalloway » met en scène des personnages avec leurs sentiments, leurs choix ; leurs identités propres. Rêveries, réflexions, leurs corps sont ancrés dans le présent, mais leurs esprits s’échappent, noyés dans leurs pensées. Par certains côtés, la réception m’a rappelé les soirées du « Temps retrouvé » de Marcel Proust. Le temps qui file, les souvenirs et le passé qui s’invitent ; les mondanités auxquelles les personnages s’accrochent … Une lecture nostalgique, toujours un coup de cœur, je suis restée bercée par le ressac des mots, des phrases  de ce grand et formidable écrivain  qu’a été et restera pour toujours « Madame Virginia Woolf »
"L’amour… mais ici l’autre cloche, la cloche qui, toujours, frappe deux minutes après Big Ben, arriva tout affairée, les mains pleines de bagatelles qu’elle lança par terre comme si c’était très bien que Big Ben, avec sa majesté, fi la loi, si solennelle, si juste, mais qu’il y eût encore toutes sortes de petites choses qu’il ne fallait pas oublier –" p 148. 



 "Car, voici la vérité sur notre moi, pensa-t-il, sur notre âme qui habite des mers profondes et navigue, comme un poisson, entre des choses ténébreuses, se faufile entre les troncs des algues géantes, traverse des espaces pointillés de soleil, et s'enfonce dans l'obscurité froide, profonde, impénétrable. Soudain, elle s'élance à la surface et bondit sur les vagues que le vent ride, ce qui veut dire qu'elle a un besoin réel de se frotter, de se nettoyer, de se réveiller, de bavarder." p 184.

jeudi 6 avril 2017

"Ecriture, mémoires d'un métier " de Stephen King.

2001 - Editions Albin Michel. 2003 - Le livre de poche.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par William Olivier Desmond.
350 pages.


Toujours très intéressant et émouvant lorsqu'un écrivain ouvre les portes de son jardin secret. Ici, Stephen King se raconte personnellement et dévoile ses astuces et manies d’écriture.

La première partie dépeint par touches désordonnées son enfance et son adolescence dans un milieu modeste et mono parental (il n’a jamais connu son père). Ses souvenirs sont choisis, sa mémoire volontairement ou non sélective. Petit aparté, ses baby-sitters sont assez spéciales, de quoi choquer un enfant !  Quant aux soins prodigués pour une otite peuvent inspirer une séquence de film dans un hôpital désaffecté ! Sa partie « C.V » reste sincère et touchante, le personnage « Stephen King » prend forme … Ses premiers écrits, il les soumet à sa mère qui l’encourage toujours. Certains détails de sa vie ont servi pour ses romans. Deux camarades de cours, au destin sinistre, ont servi de modèle pour le personnage de Carrie ; son milieu socio culturel se retrouve dans beaucoup de ses œuvres. Très jeune, il a composé des brefs récits du genre épouvante.
Elle s'applique probablement plus facilement au genre et thèmes abordés par l' auteur. (Pour corroborer : son aversion de la technique des " flash-backs", bien utilisée par Daphné Du Maurier dans son roman "Rebecca", un genre vraiment différent !).  Très souvent, il utilise le lecteur comme un paravent pour justifier ses choix dans l'écriture de ses romans.

"Je m'appuie bien plus sur l'intuition, et cela parce que mes livres ont tendance à se fonder sur une situation plutôt que sur une histoire"  (p 194). 
Bangor, dans le Maine
Ensuite, il narre ses difficultés à être publié, les refus épinglés aux murs, les annotations, les premiers conseils reçus. Adulte et marié, professeur dans un lycée, sans détours, il aborde ses difficultés financières jusqu’à la consécration en 1974 avec la publication de «Carrie», premier pas dans sa carrière littéraire. Toujours avec franchise, il dénonce ses addictions à l’alcool et aux diverses drogues, paravents chimériques nécessaires à la création. Il rend hommage à sa femme, plein de tendresse et d’amour ; une aide précieuse contre ses dérives et elle tient le rôle de « premier lecteur » et son opinion est très précieuse !
Les parties « boîte à outils et écriture » nous conseillent pour écrire un bon roman. Dans un style direct et sans appel, il partage son expérience d’auteur. Sous couvert de comparaisons qu’il affectionne, il ouvre sa boîte à outils et nous offre tout son matériel d’artisan romancier car écrire c’est avant tout un métier avec apprentissage et pratique. Les bases à maîtriser : le vocabulaire, la grammaire, l’orthographe, la syntaxe ; et surtout lire, lire et lire … Avec lui, pas de muse penchée sur un berceau ! Du travail et encore du travail et avec toutes ses astuces, il passe en revue la langue, les personnages, les brouillons et les horaires de bureau à respecter. Stephen King milite avec force conviction contre l’utilisation d’adverbes de manière, pour la suppression de la voix passive et de la structuration des paragraphes.
Au passage, il écorne le milieu littéraire américain, la bonne société intellectuelle et insiste fièrement sur son étiquette d’auteur populaire !
Certains passages du livre évoquent des traits caractéristiques propres à l’édition américaine, et à leur culture de l’écrit. Très critique à ce sujet, il me semble quand même moins hermétique qu’en France.  Parfois, il nous perd un peu ! En exemple, les cours pour être romancier ; et cette curieuse manie de compter les mots d’un roman !
Il termine cet essai par son accident de la route où il a failli perdre la vie ; l’écriture a été comme un exutoire !  L’écriture est une forme d’expression, d’épanouissement, un plus financier mais pas au détriment de la vie personnelle.
Connaître, découvrir un auteur, voilà le genre de livre que j’aime. Toujours captivant d’aborder la naissance d’une écriture et en l’occurrence, ici celle de Mr Stephen King. Les mémoires d’un grand homme restent toujours très attachantes et captivantes … Cet essai reste un hommage à l’écriture. Gardons à l'esprit que ce texte sur l'écriture est très subjectif, ce n'est pas un manuel d'écriture ; une méthode très personnelle du romancier qu'il a souhaité partager. 

« L’un des plus grands attraits de la lecture a toujours été cette progression en bateau de croisière, luxueuse et nonchalante » (p 264).

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Stephen King , romancier américain est né  le 21 septembre 1947 à Portland, dans le Maine (Etats-Unis). Il a publié son premier roman en 1974 ("Carrie "), devient rapidement célèbre dans le domaine de l’horreur.   Il a également écrit des livres relevant d'autres genres comme le fantastique, la fantasy, la science-fiction et le roman policier. Mondialement connu et auteur prolixe, je n’énumérerai pas tous ses romans, liste trop exhaustive et qui n’est pas le but de ce petit billet. En plus, je l’avoue, je ne suis pas une grande adepte du genre horrifique ; alors je ne citerai que  ses romans lus, mélange de paranormal et de fantastique : "Salem" (1975), "Shinning" (1977), "Çà" (1986),"Sac d’os" (1998).
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