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jeudi 22 octobre 2020

"La légende de Grace Darling" de Hazel Gaynor.


2019 - Bragelonne, Milady.
Traduit de l'anglais par Fabienne Vidallet.
442 pages.
 La vie, telle la mer berce et malmène deux jeunes femmes romantiques à deux époques distinctes. 

Top lectrice France Loisirs.

Sous l'allure fière et les lumières rassurantes des phares, nous découvrons un métier fait de passion, de rigueur. Un face-à-face avec l'immensité des flots, perché entre mer et ciel. Un gardien de phare se sent plus libre que prisonnier. Grace Darling, telle une fée des houles se dresse face à une mer déchaînée pour sauver des naufragés. En septembre 1838, au large des côtes du Nothumberland, une violente tempête brise un navire.  Elle n'écoute que son cœur, fait fi de ses craintes et elle aide son père pour tente l'impossible et ramener les quelques survivants. Sa vie  simple et libre de tous les carcans de la société s'en trouve modifiée. L'île perd de sa tranquillité. Beaucoup de sollicitations, des artistes viennent brosser son portrait, elle est submergée de courriers, de cadeaux, voire même de demandes en mariage. Une véritable héroïne nationale. Toute cette agitation et ce bruit la contrarient et elle n'aspire qu'à retrouver sa chère tranquillité. Sans entraves, Grace s'épanouit dans une nature brute et sauvage, parfumée par les embruns marins sur sa très chère ile. Elle se plaît à parcourir les terres balayées par les vents où ses nuits se bercent des murmures des vagues. Rien ne pourra l'arracher à ce coin de paradis où la main de l'homme ne s'est pas imposée. Pourtant, cette jeune femme en herbe, vivra ses premiers et uniques émois amoureux auprès d'un jeune peintre, George Emmerson. Celui-ci se trouve être le frère se Sarah Dawson. Jeune veuve, elle venait rejoindre son frère en Ecosse. Les eaux sombres  déchaînées lui ont ravi ses deux jeunes enfants. Grace lui remettra un manuel à l'usage des gardiens de phares. Un livre qui se transmettra de génération en génération. Avant de quitter l'Angleterre pour les Etats-Unis, Sarah lui confiera son médaillon vide des portraits de ses enfants. 
Grace est un personnage tout en poésie. Quelques Alexandrins lui rendraient hommage et glorifieraient sa belle âme ! Un ange est passé sur terre ! Trop tôt disparu. 

Cent ans plus tard, Matilda tentera de percer les liens, les ressemblances au travers de lettres et de portraits. Elle fuit l'Irlande après une malheureuse aventure et une grossesse dès plus embarrassante pour sa famille. Harriett, une cousine inconnue l'héberge à Long Island. Une gardienne de phare, solitaire  et aigrie, la vie l'a meurtrie et blessée. Tel un coquillage agressé par le sel, elle se referme sur elle-même. Matilda forcera des portes pour mieux comprendre et aussi pour mieux s'assumer. Ses curiosités remettront en question son existence et ses certitudes. Un secret de famille, des aveux troublants d'Harriett lui permettront d'envisager une nouvelle vie avec son bébé.
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Ce roman nous renvoie aussi à nos promenades solitaires où nous ramassions coquillages, galets blancs et verres colorés polis par la mer. Une envie de solitude et de paix nous étreint. Une envie farouche d'embruns, d'odeurs de bords de mer et de vents ébouriffants nos cheveux nous appellent avec force ! Le phare et sa lucarne se dressent face à l'horizon et l'avenir, et chaque personnage est une pierre vivante pour son édifice. La romancière a su magnifiquement mêler réalité et fiction ; son imagination ne nie pas le fait divers, mais a su lui donner une autre aura.  Deux des personnages ont vraiment existé : Grace Darling et Mme Dawson (une rescapée). Les mots nous bercent comme le chant de la mer qui nou enveloppe de son étreinte fluide et fuyante. Un bon roman à savourer sur une plage de sable fin à l'aube ou au crépuscule d'un jour ou d'une nuit.

A toutes époques, les îles ont fasciné les hommes. Ce récit rend hommage à une nature brute, accueillante et parfois cruelle. Les personnages ont eu tous besoin à un moment donné de leur existence de solitude, de paix intérieure pour se remettre en question et surtout aborder l'avenir sous un autre angle. Une histoire de femmes, un tour résolument féministe où des jeunes femmes se veulent libres de décider de leur destin, de briser des codes d'une société étouffante et blessante. Un vent d'émancipation souffle, sans faire trop de vagues et sans violence !

Cette lecture ressemble à m'y méprendre à un coup de cœur ! La mer, la nature sauvages et imprévisibles m'ont transporté ver des rivages de joie,. J'ai été rejeté sur des plages de tristesse. Les marées et les vents m'ont balloté dans des écumes de soupirs et de larmes salées. La vie, le temps, telle l'eau, s'écoulent sans fin et retenue vers des horizons, des destins où seul un grain de sable transporte nos personnages vers des tempêtes de désolations et de fureurs.  

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Hazel Gaynor, romancière britannique, passionnée par Jane Austen et les soeurs Brontë, écrit depuis sa jeunesse. Ses romans ont été traduits dans de nombreux pays et ils ont remporté de nombreux prix. Malheureusement, "La légende de Grace Darling", est le seul de ses récits traduit en français (2018).
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samedi 21 mars 2020

"La route de Savannah Winds" de Tamara Mc Kinley.

C'est un récit poignant, un voyage entre passé et présent aux chemins bordés d'intrigues, habillés d'une aura mystérieuse.


Top lectrice  France Loisirs.

L'archipel 2019
Traduit de l'anglais par Danièle Momont.
392 pages.
Fleur, une jeune femme architecte d'une trentaine d'années vit en couple avec Greg, un chirurgien pédiatrique de renom. Son souhait le plus cher est de fonder une famille. Elle n'envisage pas d'avenir sans enfants. De son côté, Greg, refuse catégoriquement l'idée même d'être père ; il a songé à une vasectomie. Son enfance, faite de violences et de souffrances, l'a profondément marqué. L'incompréhension s'installe, les disputes douloureuses conduisent à une séparation. Du jour au lendemain, la jeune femme perd son emploi. Tout aussi soudainement, elle hérite d'une tante, Annie, dont elle ignorait l'existence. Un ranch "Savannah Winds" et ses terres, et un petit coin de paradis "Birdsong", la baie du martin-pêcheur. Avec ce subit héritage, cette énigmatique tante joint deux de ses journaux intimes. Son père, Don s'est toujours tu à son sujet. Ce don, tombé du ciel, complique les relations déjà tendues au sein de cette famille dominée par un père égoïste et indifférent. Fleur a aussi deux demi-sœurs plus âgées, Margot, femme de tête et Bethany, mère au foyer. Et une de ses nièces , Mélanie, traverse une période de jeune adulte, un peu houleuse. Fleur, bouleversée et intriguée part à la découverte de son héritage ...


C'est une belle histoire sur fond d'époustouflantes chevauchées dans le Nord-Est australien, dans un pays immense où la vie est rude pour ces propriétaires terriens et éleveurs. Le climat difficile et capricieux réduit bien souvent à néant des années de durs labeurs. Tempêtes, ouragans dévastateurs, saison de pluies diluviennes, et même des invasions de sauterelles se succèdent. Annie vit dans ce milieu abrupt dans les années trente. Une femme amoureuse, exceptionnelle, dotée d'un fort caractère et d'une belle âme. Empreinte de justice et de compassion, elle s’attache aux aborigènes, elle n'hésite pas à tendre la main aux plus démunis. Elle souffrira du silence et de la rancune de son frère. Charitable, elle lui pardonnera tout. A distance, elle s'intéresse à sa dernière nièce à qui elle confiera ses terres, la jugeant digne. Un héritage et un discernement lourds de conséquences pour l'avenir. Elle couche dans des carnets le déroulement de son existence faite de deuils, de combats et où pourtant l'amour prédomine. Il jaillit littéralement. Une vie de femme pas ordinaire dans une région du monde aux paysages bruts de splendeurs. Un personnage inoubliable. Par-delà la mort, elle veille sur sa nièce, Fleur. Celle-ci est partie à la découverte de ce don des plus étranges ; elle ouvre la boîte de Pandore et elle sort au grand jour des révélations foudroyantes pour son existence. La romancière nous surprend ! 

L'entourage de Fleur est l'archétype même de la famille aisée, engluée dans un univers superficiel où l'argent est le nerf de la guerre. Sa plume égratigne la figure paternelle, pas mise sous son plus beau jour. L'épisode de la nièce m'a en revanche un peu ennuyée ; un personnage peut-être pas forcément nécessaire à la trame du récit. Ses disputes avec sa mère sont d'une longueur ... 
Par bien des côtés, Fleur ressemble à sa tante. Cependant, Greg, son compagnon est touchant dans ses atermoiements personnels. Son enfance douloureuse, ses peurs et sa remise en question brossent le portrait d'un homme amoureux avec ses faiblesses et ses hésitations, assez loin de clichés.

Une saga familiale qui reste certes classique avec ses secrets de famille, ses mensonges et ses authentiques histoires d'amour. C'est aussi une lecture en deux temps, qui dénonce la condition des aborigènes, et fustige l'histoire des orphelins arrachés à l’Angleterre pour être réduits à l'état d'esclaves. Une évocation historique toute en finesse nous renvoie à un  passé peu glorieux de la colonisation. La guerre et ses ravages rappellent la solitude des femmes contraintes d'assumer seules toutes les tâches dans une contrée parfois vraiment inhospitalière. Les extraits des journaux permettent d'enrichissantes parenthèses historiques, la vraie force du roman.
La romancière nous offre une bien belle description de l'Australie, terre du bout du monde avec ses immensités sauvages et villes gigantesques entre nature luxuriante et exotique, préservée et entourée d'une mer turquoise de sable rose. Cette puissance évocatrice donne  des envies de vacances, de voyage paradisiaque et naturel.
Une lecture facile et très agréable dans l'ensemble ! Le présent équilibre et complète le passé. Deux très beaux portraits de femmes tiennent le devant de la scène. Une plume savoureuse et un récit maîtrisé sous les cieux australiens distillent une histoire familiale compliquée.

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Tamara Mc Kinley, romancière australienne, née en 1948, est reconnue dans le monde entier pour ses romans sentimentaux, historiques. Elle écrit aussi des thrillers psychologiques sous le nom de Tamara Lee. quelques unes de ses œuvres : "La dernière valse de Mathilda" (1999) - "Les fleurs du repentir" (2001) - "Éclairs d'été" (2003) - "Le chant des secrets" (2005) - "Une pluie d'étincelles" (2013) - ...
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lundi 2 mars 2020

"Les adieux à la reine" de Chantal Thomas.

Une immersion talentueuse dans les entrailles d'une monarchie vacillante et menacée. Un mélange de fiction et d'histoire où nous nous enivrons de nostalgie avec juste ce qu'il faut de légèreté.


Top lectrice France Loisirs.
2002 - Editions du seuil -  2019 - France Loisirs.
248 pages.


En 1810, l'occupation de Vienne par les troupes napoléoniennes rappelle à Agathe-Sidonie Laborde, ses années à la Cour de Versailles près de la reine Marie-Antoinette. Émigrée de la première heure, les trois journées suivant la prise de la Bastille l'obsèdent. Cet hiver rigoureux invite les fantômes d'une époque révolue. Le soleil n'irradiait plus Versailles de ses ors et ce "pays-ci" vivait ses dernières heures sans le savoir. La fin d'une dynastie se profile. A cette époque et dès sa première rencontre, elle voue une admiration et un respect sans limites à la reine. Seconde lectrice en titre, elle attend avec impatience leurs rencontres. La prise de la Bastille passe inaperçue le 14 juillet, une petite pluie accompagne ce jour et chacun vaque à ses occupations habituelles. Seule la rumeur persiste et l'annonce d'un réveil  exceptionnel du roi choque plus qu'elle n'inquiète. Pourtant, à la nuit, les rumeurs les plus angoissantes circulent. Une nuit blanche s'installe faite d'errances et de discussions les plus folles. Une liste de personnes à abattre se répand à mots couverts. Louis XVI refusera toute fuite malgré le souhait de Marie-Antoinette. Le 16 juillet, Versailles cesse de briller, ses courtisans fuient le navire en toute hâte. La reine fait ses adieux à sa grande favorite Madame de Polignac et notre jeune lectrice la suivra bien malgré elle, soumise aux ordres de sa majesté. Cette séparation lui déchire le cœur et malheureuse, elle quitte sa petite chambrette et ses livres adorés ; souffrant, silencieusement, elle aussi fait ses adieux à une reine aimée.Commence un périple épique en berline où les identités sont inversées pour mieux protéger la favorite de rencontres fâcheuses sur les routes de France. Rien n'est moins sûr, pourtant tout réussira. Cette fuite ne connaîtra pas de fin. L’exil sera définitif. La vie ne sera plus jamais la même ...


"Cet hiver terrible qui m'environne, cette neige perpétuelle et ce sentiment d'ensevelissement qu'elle produit, je les ressens comme la manifestation de mon grand âge, comme la marque extérieure de l'hiver profond et définitif qui me gagne." ( p 7) 

Nous revivons les dernières heures de Versailles, dans une ambiance surannée aux odeurs de poussière, aux sons étouffés sous les précipités et hésitants des courtisans. La panique gagne peu à peu les couloirs. Il est assez facile d'imaginer les galopades essoufflées de ces aristocrates d'une salle à l'autre. La prise de la Bastille est vécue de l'intérieur du château où les événements tardent à se faire connaître. L'incrédulité est totale, personne n'y croit vraiment, pas même la narratrice. Les émeutes parisiennes n'inquiètent pas vraiment. Et pourtant, en une nuit, le vernis se craquelle. La moitié du roman tourne autour de personnages peu connus et pas souvent cités. Les doutes, les craintes, les peurs et les joies d'Agathe nous la rendent attachante et agréable à suivre. Ce récit offre un mélange d'imaginaire et de réalité  chargé malgré tout de légèreté où nous nous enivrons de nostalgie. L'auteur nous entraîne dans les couloirs du palais sans s'éterniser sur la politique ; elle privilégie plutôt des personnages non connus ou des plus ordinaires. Nous rencontrons le capitaine de la grande ménagerie royale à l'odeur aussi puissante que celle de  ses protégés en bien mauvaise santé. Le lion et l'éléphant meurent comme une annonce sans détour des bouleversements à venir, une fin de l'absolutisme royal. Monsieur de Castelnau, l'amoureux transi de la reine résume à lui seul toute l’ambiguïté des sentiments que Marie-Antoinette suscitait.  Jamais d'indifférence, tout un panel d'amours et de haines se déchaînait.

Chantal Thomas nous propose un point de vue original sur ces trois journées capitales pour l'avenir funeste de Versailles. La jeune Agathe est proche de la Cour sans être de leur milieu ; elle reste malgré tout invisible et se transforme en témoin privilégié.Par ses descriptions, le roman reste très visuel, nous nous plongeons assez facilement dans ces temps révolus avec révérences, perruques poudrées et odeurs fortes qui chatouillent le nez.

Ce roman jette une peinture  saisissante des jours qui ont suivi la prise de la Bastille. Un portrait sans concession de Versailles et de ses habitants qui vivaient en vase clos, attachés aux pieds de leur souverain et loin des réalités de leur époque. Hors du temps, ils s'accrochent à leurs privilèges, forts de leur sang bleu qu'ils placent au-dessus de tout. Une image vive de décadence et de fin d'époque. Ce récit permet bien d'imaginer la panique et les angoisses des personnages quel que soit leur rang, face à une révolution, certes latente, mais violente et impossible à brider.

"Mon office, irrégulier, tenait à la phase la plus étale de la nuit. Il relevait de cette zone, redoutable, où ce qui vous est arrivé de pire revient et vous assaille à nouveau, vous tire vers le fond. De cette zone où l'on se noie. j'étais paresseuse de ce qui ne parvient pas à passer." ( p 95)

Une nouvelle vision de Marie-Antoinette et de la Cour de Versailles que tous les amoureux du siècle des Lumières apprécieront. Nous connaissons tous sa destinée cruelle et malheureuse et le roman gagne en émotions.

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Thomas Chantal (née en 1945), est une romancière, universitaire française. En 2002, elle a reçu le prix Fémina pour "les adieux à la reine". Aussi, philosophe, elle est spécialiste de la littérature du XVIIIè siècle. Quelques unes des ses œuvres : " La vie réelle des petites filles" (2010) -  "L'échange des princesses" (2013) -  "Souvenirs de la marée basse" (2017) - "East village blues" (2019).
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jeudi 20 février 2020

"Marie-Antoinette, carnet secret d'une reine" de Benjamin Lacombe.

Un pinceau, des couleurs et un trait de génie servent à merveille la plus célèbre reine de France, Marie-Antoinette.


Top lectrice France Loisirs.

2018 - Editions Soleil (collection Métamorphose)
2019 - France Loisirs.
125 pages.
En quatre chapitres, les grandes lignes de l'existence de Marie-Antoinette se dessinent. Cécile Berty, historienne, signe la préface, et sous son égide, l'auteur Benjamin Lacombe, artiste génial, associe des extraits de la correspondance de marie-Thérèse d’Autriche adressée à sa royale fille avec des brides d'un carnet secret fictif tenu par Marie-Antoinette. Les superbes illustrations habillent le texte et accentuent l'idée grand siècle. Marie-Antoinette écrit sur tout, de courts textes, des phrases concises sur son arrivée en France, ses débuts à la Cour, sa vie à Versailles. Des écrits intimes sans voyeurisme survolent son existence par petites touches. Sa vie privée particulière s'esquisse, son mariage difficile, ses bonheurs, Trianon, ses plaisirs futiles prennent vie. Mais aussi, se peint les tableaux de ses douleurs, la mort de deux de ses enfants, les folles cabales à son encontre, le désastre de la Révolution, son emprisonnement et sa mort.

Les différents tableaux nous offrent une vision très onirique de la reine. Le personnage est amplifié, rajeunit et intemporel. Après une nuit peuplée de rêves des plus étranges, au réveil, il ne nous reste plus que des plans, des images d'une femme au regard fixe et fantasmagorique dans des situations de contes macabres. Je pense notamment à la reproduction montrant Marie-Antoinette endeuillée et entourée de corbeaux dans une ambiance sombre et lugubre et annonciateur d'heures sombres et dévastatrices. Les dessins et le choix des couleurs expriment un symbolisme très fort, plus révélateur que des mots. La reine, assise, blafarde sur son lit d'apparat entourée de ses petits chiens, seule et droite, se laisse enlacée et entravée par un rosier aux fleurs magnifiques et rouges aux épines acérées et blessantes. Timidement, l'humour passe la porte lorsque est présenté les fameux "poufs", des coiffures excentriques et vertigineuses, si célèbres à cette époque. La reproduction des lettres de l'archi-duchesse, Marie-Thérèse, rappelle les devoirs d'une reine, ses obligations et la forte personnalité d'une mère impériale et omnisciente. En opposition, le journal fictif brosse le portrait d'une jeune femme jetée trop tôt dans un univers  particulier et étouffant qui préfère s'étourdir de bals, jeux, bijoux, colifichets et dentelles superficielles. Marie-Antoinette, enfermée dans une cage dorée avec pour seule échappatoire son petit cocon personnel : Trianon. Merci à Benjamin Lacombe pour ses hommages aux grands peintres de l'époque tels que Madame Vigée-Lebrun et Monsieur Fragonard. Je ne le remercierai pas pour  ma taille de guêpe, mais j'ai bien envie de goûter aux pistoles au chocolat ou autres croissants de lune, gourmandises appréciées de la reine.

Un livre, assurément à classer parmi les beaux livres, il respecte son sujet et l'Histoire  et surtout l'intérêt de cet album réside dans ses magnifiques illustrations, un trait de génie de Benjamin Lacombe. Tout est réuni pour que nous appréciions à sa juste valeur un livre riche en émotions.

L'illustrateur et auteur a su créer de manière originale et intéressante un hypothétique journal intime de la reine pour raconter brièvement son destin tragique et romanesque. Les gravures possèdent à elles seules les clés des périodes importantes de l’existence de la souveraine. C'est une autre façon d'aborder le genre biographique ; un jeu de pistes et de symboles à déchiffrer pour mieux comprendre le personnage. 

Un livre vraiment ludique, original, rapide à dévorer, si beau et agréable à feuilleter.




"Secrets d'histoire 8 " de Stéphane Bern.

Une chevauchée fantastique à travers les siècles où le plaisir de découvrir se mêle à celui d'apprendre !


Top lectrice France Loisirs.  


2018 - Albin Michel, 2019 - France Loisirs.
363 pages.
Ce huitième tome présente des courtes biographies historiques pèle-mêle et sans suite chronologique mariant avec brio toutes les époques. Des personnages moins connus côtoient sans complexe des figures de prou de l'Histoire. Ainsi, Baudouin IV de Jérusalem pointe le bout de son nez de manuels d'histoire poussiéreux et rencontre le temps d'une valse la très célèbre famille "Strauss". Un bel ouvrage richement documenté où chaque chapitre se dote merveilleuses peintures qui illustrent et permettent une visualisation très précise des hommes et des femmes des siècles passés.

Ce nouveau tome est une excellente suite de récits de vies de personnages historiques plus ou moins connus. Comme à chaque fois, le sujet est maîtrisé et fouillé. Stéphane Bern possède l'art de résumer l'Histoire en nous servant sur un plateau d'argent des récits courts et de qualité, regroupant l'essentiel avec quelques clins d’œil anecdotiques. Nous remontons le temps et virevoltons d'époque en époque sous une plume passionnée, vive et soutenue.. Tout est créé de manière à faire aimer l'Histoire et notre passé. Sans contexte, Stéphane Bern est un conteur hors pair. Ce tome a réussi à piquer ma curiosité et sans hésitation, j'ai bien envie de connaître un peu plus la vie aventureuse de Jacques Cœur ; courir à travers les Etats-Unis et me lancer dans la politique aux côtés de Théodore Roosevelt et aussi pourquoi pas lire, "Une autobiographie" de la reine du crime Madame Agatha Christie.  Certains chapitres ont évoqué des figures féminines aux destins bouleversants. je pense à Madame Louise la Vallière, maîtresse du roi Louis XIV, douce et amoureuse, un peu perdue dans ce pays si particulier qu'était la Cour de France au XVIIe siècle. mais aussi à Marie-Thérèse, fille de Marie-Antoinette surnommée "Mousseline la sérieuse" et malheureusement prisonnière tristement célèbre du Temple. Vous l'aurez compris notre curiosité est piquée et jamais l'ennui, ne pointe son nez.  La vulgarisation historique et une synthèse exemplaire font de cet essai un atout charme sans précédent. Ici, il ne s'agit pas d'entrer dans les détails mais, de donner envie au lecteur de creuser dans les méandres de l'Histoire.

Une série géniale qui ravira les passionnés d'Histoire, mais aussi et surtout pour les novices, l'occasion de découvrir un passé riche en destins surprenants et hors normes. Là où la réalité rejoint la fiction. L'avantage avec ce genre d'ouvrage est qu'il peut être picoré en plusieurs fois sans en gêner la lecture. 

L'archétype du cadeau à offrir aux fans d'Histoire. la lecture est facile, alerte, vive et passionnée. les pages se tournent toutes seules et le livre terminé, nous nous surprenons à en redemander.  Une écriture fluide et vive sans termes exhaustifs permettent un apprentissage agréable et stimule l'envie d'en savoir plus et toujours plus. Le livre idéal par excellence !



vendredi 30 août 2019

"Le parfum de nos souvenirs" de Camille Di Maio.

Une histoire d'amour intemporelle, fixée à jamais dans deux âmes ...


Top lectrice France Loisirs.

2018 - Milady - 2019 - France Loisirs.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Agnès Jaubert.
504 pages.
Au début du roman, une femme seule presse des comprimés dans sa paume moite. Une fois de plus, elle désire plonger dans un sommeil profond et sans fin. Son désarroi nous submerge, blessée atrocement dans ses chairs et brisée par la vie, elle fixe pour une dernière fois la photographie jaunie par le temps d'un jeune homme. Et là, le destin frappe à sa porte et la jette dans ses souvenirs, souvenirs heureux et douloureux. Julianne Wescott fait face à son passé. Tel une liane, celui-ci se tresse au présent et déroule l'existence de la jeune femme. Résolument moderne pour son époque, elle souhaite prendre son destin en main et devenir infirmière. Faisant fi de l'opinion de ses parents, elle affranchit des codes de la bonne société anglaise et de son éducation bourgeoise. Elle accepte la différence de son frère jumeau et l'aime tel qu'il est malgré ses handicaps lourds. De caractère bon et aimant, elle ne comprend pas le choix de ses parents. Ce frère caché et oublié dans une institution spécialisée, lui permet de rencontrer un jeune homme Kyle Mc Carthy, d'origine modeste et de condition modeste. Immédiatement sous le charme , elle tombe amoureuse et ce bien qu'il se destine à la prêtrise. Partie à Londres entreprendre ses études, elle tente de l'oublier sans grand succès. La romance se dessine et après des circonstances malheureuses, Kyle dévoile ses sentiments. Et rien n'altérera leur passion ! Pourtant, la Seconde Guerre les sépare, Kyle, homme de foi et de valeurs s'engage et part au front nord-africain. Le Blitz secoue l'Angleterre et la tempête secoue le pays de bombardements meurtriers et cauchemardesques ... Après son accident qui la défigure, Julianne, seule et j'insiste, elle est est vraiment seule et dépressive (nous le serions à moins.) ; elle culpabilise et prend des choix excessifs et sans appel.

"La tisane me rassérénant, je replongeai dans cet état où la frontière entre les souvenirs et les rêves se brouillait." ( p 109)


 Le personnage principal reste Julianne, pourtant Kyle est celui qui porte leur amour, lui seul a une foi absolue en leur passion, jamais il ne doutera, aucun obstacle ne viendra remettre en question ses sentiments. Sa religion : son amour pour elle. Il aime Julianne, et ce, pour toujours. Qu'importe son aspect et ses choix douloureux d'où il a été exclu. Il aime, il pardonne. Ce couple est infiniment attachant aux dialogues tendres et parfois impertinents. Cette histoire d'amour possède quelque chose de mystique, d'absolu. Nous passons de la tendresse à la souffrance et le côté sombre et violent illumine les bons moments. La période historique et la guerre restent en filigrane, tout est esquissé au fusain, en grands traits pour accentuer les blessures du destin et les existences qui se brisent. Un choix de la romancière que j'apprécie tout particulièrement, la fiction relate avant tout une histoire d'amour intemporelle. Le cadre historique aurait pu être tout autre. D'autant plus agréablement surprise que j’éprouve de grandes difficultés à lire des récits où la guerre est décrite dans toute son horreur et sa violence.

Une belle romance, sans mièvrerie où les personnages sont jetés dans les affres de l'Histoire, où les choix restent difficiles à prendre dans l'urgence de situations dramatiques. Un très beau récit sur les imprévus de la destinée, les dilemmes et sur l'amour encore et toujours. Coup de chapeau à la romancière qui a vraiment su me tenir en haleine au point d'en oublier le temps et le reste du monde ! Une prise d'otage !!! Ce premier roman laisse son empreinte après la dernière page tournée, difficile d'oublier une si belle histoire quitte à désirer quelques chapitres supplémentaires juste pour le plaisir de rester en compagnie de ces splendides personnages, curieuse d'en connaitre plus sur leur vie. Sous une plume fluide et légère, le long fleuve de la vie d'une femme s'écoule vers un océan fait de vagues amoureuses et passionnelles sous des marées de promesses et de sourires et secoué par des tsunamis de tristesses et de grandes solitudes. Un souffle historique toute en délicatesse, sans excès qui balaie le et l'existence d'innocents. La folie de certains anéantit tout sur son passage.

"Je ne m'étonnais guère que certaines personnes aient peur du noir par crainte de ce qui se tapissait dans l'obscurité : j'avais dû me débattre avec mes propres monstres, mes pensées." ( p 141) 

La romance, par excellence, celle avec qui nous soupirons, nous versons une petite larme, nous sourions aussi ; pour faire court, nous vivons aux côtés des personnages, ils finissent par faire partie de notre réalité.

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"Le parfum de nos souvenirs" est le premier roman de Camille Di Maio. Elle gère à  San-Antonio (Texas) une agence immobilière. Auparavant, elle a publié plusieurs articles dans divers magazines.
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vendredi 21 décembre 2018

"La bibliothèque des citrons" de Jo Cotteril.

Loin des yeux, près du cœur ...

2017 - Fleurus - France Loisirs.
Traduit de l'anglais par Charlotte Grossetête.
360 pages.

...

En Angleterre,Calypso, 10 ans, vit seule avec son père. Enfant solitaire, elle s'isole dans la lecture ; un monde qui tisse un lien avec sa mère trop tôt disparue.Artiste peintre et elle aussi grande lectrice, elle lui a laissé en héritage des toiles lumineuses et des bibliothèques pleines.La jeune Calypso attend   avec impatience l'âge de pouvoir dévorer les livres de sa mère, un trésor bien à l'abri .  Une tête remplie d'imaginaire et un frigidaire malheureusement vide. Son père survit au deuil, étouffé par sa peine, dépressif ; il cherche à endurcir  le caractère de sa toute jeune fille. Elle doit puiser dans sa "force intérieure" pour résister face à l'adversité. La solitude en est un des moyens. Lui, passe ses journées à rédiger l'oeuvre de son existence : un dictionnaire exhaustif sur les citrons ! Leur chagrin est contenu, les larmes ne s'invitent pas de leur quotidien. Mature, réfléchie et forte avant l'âge, Calypso s'assume, s'occupe du foyer et de son père. Les rôles sont quelque peu inversés. Un jour de classe ordinaire, elle rencontre une nouvelle, la jeune Mae et leur amitié va éclater sa bulle de confort et l'ouvrir à d'autres horizons ... 

Avec les yeux d'une enfant, ce récit aborde des thèmes forts tels que l'amour, l'amitié et le deuil. Le plaisir de lire prend la place du roi. Preuve que la magie des mots, la force d'une fiction révèlent l'intelligence et l'acuité chez les jeunes enfants. Calypso et Mae partagent leurs lectures et leur rêve d'écriture. Une belle ode à la lecture !


C'est aussi une histoire pleine d'espoir, deux êtres perdus dans les livres et leur douleur qui renaissent grâce à l'entraide et l'amitié sincères ; une nouvelle force s'insuffle face aux terribles aléas de la vie. Le deuil est une traversée mais elle ne s’effectue pas obligatoirement  en solitaire. 


Il nous est impossible de rester insensible à la souffrance de cette enfant et de son père. Tout est est narré avec pudeur avec les yeux et le langage de la jeunesse. Un récit tout en douceur et quelque peu amer qui met en exergue le problème des enfants obligés bien malgré eux d'assumer un parent désorienté et en souffrance ! Pourtant cette fiction n'est pas un drame mais plutôt une belle brise d'espoir et de bonheur simple ; une lecture qui fait du bien à glisser entre toutes les mains ...
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Jo Cotterill a été actrice, enseignante et technicienne en pyrotechnie, mais elle préfère mieux écrire pour le plus grand plaisir des enfants et des jeunes adultes. D'origine britannique, elle a déjà publié plus d'une trentaine de romans.
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mardi 28 août 2018

"Summer" de Monica Sabolo.

2017 - JC Lattès.
2018 - France Loisirs.
316 pages.

Mémoire en eaux troubles …


"Dans mes rêves, il y a toujours le lac" 

En Suisse, Benjamin le narrateur, jeune homme de plus de 35 ans, est en proie à de violentes crises d’angoisse qui l’empêchent de mener une vie sociale normale. Il est suivi par un psychiatre et essaie de libérer des flots de paroles et actes enchaînés dans le passé. Réfugié dans un studio dès plus modestes, il se souvient de sa sœur aînée, Summer ; disparue subitement à l’âge de 19 ans lorsqu’il était adolescent. Envolée, un jour d’été au bord du lac Léman. Sa dernière vision, fugitive, d’une jeune nymphe blonde aux longs cheveux de soie qui s’évapore au milieu d’immenses fougères. Depuis près de 24 ans, plus de nouvelles, le silence face  aux interrogations silencieuses : fugue, enlèvement, noyade, assassinat ! Petit à petit, les parents se murent dans un mutisme des plus troublants. Au sein de la famille, plus d’échanges, la communication se rompe. Chacun se referme sur ses silences et les apparences.  Et, subitement, suite à une odeur particulière sur son lieu de travail, Benjamin se rappelle sa sœur, son enfance et sa jeunesse dorée près du Léman. Sa mémoire, volontairement ou inconsciemment l’avait rejetée dans les oubliettes de  la douleur. Et maintenant, dans ses cauchemars, elle lui apparaît telle Ophélie, vêtue d’une chemise de nuit bleue qui glisse au fond de l’eau entourée d’une myriade de poissons aux couleurs des plus fantaisistes.

"La nuit, Summer me parle sous l'eau. sa bouche est ouverte, palpitante comme celle des poissons noirs."  p (13).

 Les cauchemars aqueux rejettent sur les rives des souvenirs d’enfance, des apparitions où l’angoisse craquelle le vernis des apparences d’une famille bourgeoise aux silences et secrets enfouis dans la vase du lac. Le narrateur, souffre dès son plus jeune âge, de troubles  et des tics, l’opposé de sa sœur, figure solaire, douée et aimée par la vie ! Nous le percevons à peine plus présent que sa sœur disparue ; un homme fantomatique rongé par le drame et les secrets familiaux qu’il a engloutis au plus profond de lui-même. En pénombre, le vilain petit canard ne se transformera jamais en cygne majestueux !

L’eau, personnage à part entière, troublant et menaçant suggère des réactions émotionnelles aux évènements une suggestion onirique que le rêveur refuse ou ne comprend pas. Benjamin possède peut-être, au fond de lui, la clé de la porte qui s’ouvrira sur la scène des révélations. Adulte, il cherche malgré sa douleur à comprendre, petit à petit, le passé resurgit …

"La nuit, je plongeais dans un sommeil profond, peuplé de rêves intenses, et le jour, toutes sortes de souvenirs me revenaient à l'esprit, c'était une rivière brassée, un torrent puissant qui retournait tout ce qui reposait là-dessous, quelque chose de gluant et qui remontait à la surface, filant à toute vitesse dans le courant, nettoyé par l'eau vive." p (27)
    

La romancière a su m’immerger totalement dans son univers ; une quête bouleversante sublimée par une écriture juste aux accents poétiques. J’ai cherché à reprendre mon souffle aux côtés  de Benjamin ; à ne pas sombrer et me noyer dans les abysses d’un passé violent. Un drame familial très bien construit, naviguant entre les rives du passé et du présent. Tous les personnages restent malgré eux hantés par cette disparition et même la fin ne dévoile pas toutes les parts d’ombre. Un récit lu d’une traite ou presque qui m’a tenu en haleine. C’est un très beau texte tout en atmosphère, toujours en attente face à l’absence d’un être adoré. Un livre beau et sombre !!!

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Née en 1971, Monica Sabolo est l'auteur de « Le Roman de Lili » - (2000) -,  « Jungle », (2005), «Tout cela n'a rien à voir avec moi» (prix de Flore 2013), et de «Crans-Montana», Grand Prix de la SGDL 2016. «Summer» (2017).
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mercredi 28 février 2018

"L'oiseau des neiges" de Tracy Rees.

Le charme à l'anglaise ...


2016 - Presses de la Cité - 2017 - France Loisirs
Traduit de l'anglais par Françoise du Sorbier.
575 pages.
Janvier 1831 – Aurélia Vennaway, une enfant de 8 ans, intrépide et rebelle trouve dans la neige un nouveau-né. Malgré la désapprobation de ses parents, grands aristocrates, du comté de Surrey ; elle impose le bébé et la prénomme « Amy Snow ». Amy grandit dans l’ombre d’une cuisine. Dès son plus jeune âge, elle apprend à éviter les parents d’Aurélia. Leur amitié sincère et profonde l’a protégée un temps de leur méchanceté. Lady Vennaway , méprisante et humiliante a su montrer sa cruauté à plusieurs reprises.  Surnommée, avec tendresse, « son petit oiseau », Amy arrive tant bien que mal à devenir une jeune fille douce et instruite grâce aux bons soins d’Aurélia. Celle-ci devient une courageuse et déterminée jeune femme. Elle refuse les carcans de son éducation et refuse d’un bloc toute idée de mariage imposé. Elle se sent prisonnière dans ce grand domaine qu’est « Hatville Court ». Elle rêve d’émancipation et de liberté ; une suffragette avant l’heure ! Comme son auteur favori, Mr Charles Dickens, Aurélia prône la justice, la liberté et l'égalité.  Le destin frappe sournoisement la jeune femme, elle développe une maladie cardiaque ; déficience qui lui sera fatale, ses jours sont comptés. Elle décide de quitter un temps la demeure familiale et part découvrir une partie de l’Angleterre de l’époque. Elle revient fragilisée et Amy ne la quitte plus jusqu’à son dernier soupir.

" Le vent chuchotait des regrets dans son langage incompréhensible". (p 30)

Amy découvre avec stupeur, que sa tendre amie lui a laissée sous forme de lettres une chasse au trésor ; elle lui révèle d’outre-tombe ses secrets.

"Et quelque part dans ce sac, serrés entre les chaussures et les robes râpées, sont rangés mes rêves, défraîchis eux aussi, trop longtemps négligés". (p 64).

Ce roman reste une merveilleuse découverte, le genre de récit où nous nous surprenons à ralentir notre lecture pour mieux en savourer l’intrigue et l’atmosphère !  Le récit écrit à la première personne nous jette à la suite d’Amy face à son destin ; frêle petit oiseau ballotté dans une société rude pour une jeune femme sans famille et biens. Nous ressentons ses joies et peines toujours curieuses d’en savoir plus quant à cette quête qui nous transporte à l’Angleterre du début de l’ère victorienne. La fougueuse et sympathique Aurélia reste présente et bien présente malgré son décès tel un ange gardien qui parsème le chemin caillouteux, très difficile d’Amy, de fleurs et de tendresse épistolaire.

"Le passé est un marécage empli de créatures ténébreuses et perfides qui rôdent sous l’eau". (p 248).

De son voyage, la jeune fille en sortira plus forte, ses rencontres changeront à jamais son existence. Le fragile petit oiseau peut prendre son envol. La force de ses émotions nous bouleverse.

Cette lecture frôle le coup de cœur, j’ai aimé pérégriner dans cette Angleterre du XIXème siècle, deviner au travers d'une écriture talentueuse et poétique les paysages anglais (j’apprécie énormément les campagnes anglaises), les personnages au langage si châtié, aux retenues distinguées propres à cette époque. La vieille Mrs Riverthorpe caustique et sarcastique à souhait m’a amusée ! Une touche haute en couleur pour dénoncer les mœurs étriquées et guindées, de ce milieu aristocratique et grand bourgeoisie plein de morgue, d’arrogance et de suffisance !

C’est réellement une lecture séduisante ; un beau roman historique doublé d’un parcours initiatique. Ce roman se lit tranquillement sous un plaid doux et chaud avec une bonne boisson chaude, caché de l’hiver et heureux de l’intrigue …

" Le temps est comme un fleuve : il nous emmène sur son courant, plus vite que nous le souhaiterions, bien souvent" . ( p 285-286).

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Tracy Rees est née en Ecosse en 1972. Diplômée de Cambridge, elle a travaillé dans l'édition pendant huit ans avec de se tourner vers la psychologie. L'Oiseau des neiges est son premier roman (2016).

dimanche 26 novembre 2017

"L'enfant du lac" de Kate Morton.

Une lecture envoûtante ...

2016 - Presses de la cité - 2017 - France Loisirs
Traduit de l'anglais (Australie) par Anne-Sylvie Homassel.
759 pages.



2003 – Sadie Sparrow, jeune policière londonienne, en vacances forcées, se réfugie chez son grand-père maternel dans les Cornouailles. Sa dernière enquête, l’a profondément affectée. Dans un appartement, son supérieur et elle ont trouvé une très jeune enfant, seule, apparemment abandonnée par sa mère. Elle refuse de croire à la fugue de la mère, s’investit personnellement, trop même et commet une faute. Sa vie privée se trouve des plus compliquées et un courrier l’ébranle et la jette dans les griffes d’un passé qu’elle essaie tant bien que mal d’oublier. Dans la campagne des Cornouilles, elle s’épuise en courses. Un jour, elle découvre un domaine magnifique où trône une imposante demeure, abandonnée par ses occupants et comme figée dans le temps. Subjuguée, sous le charme, elle cherche à en savoir plus.

"Leur maison est devenue notre palais de la Belle au bois dormant, en un sens." (p. 82).

1933 – A Loeanneth, « la maison du lac », pendant la fête du solstice d’été, le dernier né de la famille Edevane disparait. Enlevé, assassiné, Théo, onze mois, n’a jamais été retrouvé. L’enquête n’a jamais abouti ; laissant une famille à jamais brisée ; des parents et trois sœurs murés dans leurs silences et leurs souffrances.
Sadie, piquée au vif, désœuvrée et sensible au drame reprend l’enquête. Les multiples détails troublants aiguisent sa curiosité qui tourne vite à l’obsession.

" Leurs enfances avaient beau ne pas se ressembler, Sadie se sentait proche d’Eleanor Edevane. Elle avait conçu une certaine affection pour la jeune héroïne du conte, si loyale, si courageuse et cependant si espiègle : le genre de petite fille que Sadie enfant aurait voulu être." (p 190).

A Londres, Alice Edevane, seconde sœur de Théo, devenue auteur de romans policiers à succès, s’émeut d’apprendre qu’une personne s’intéresse à cette disparition. Les fantômes de son propre passé frappent à sa porte et sa jeunesse dans cette merveille maison du lac s’invite. Après le drame, elle n’est jamais revenue dans cette « maison du lac » si chère à son cœur.Parallèlement, avec le charme d’une grande conteuse, Kate Morton brosse le portrait d’Eleanor, personnage capital une mère, femme surprenante, bouleversante. La Première Guerre mondiale jette de noirs nuages sur son mariage avec le bel et généreux Anthony, rencontré et aimé dans des conditions follement romanesques ! Une enfant aussi, héroïne d’un conte féerique, écrit par un ami de son père, plongée dans des rêves fabuleux d’aventures et tellement attachée à Loeanneth, sa maison du lac et ses fabuleux jardins.

"… le passé, au mépris du temps, vous rattrapait toujours." (p 84), une petite phrase qui s’applique à tous les personnages de ce grand roman. Le passé guide leurs actes, pensées et chacun souffre et se brise à son contact quasi-permanent.

Chassés-croisés entre mensonges d’une nuit d’été, secrets enfouis, culpabilité, sacrifices et apparences à sauver ; tout ces allers et retours entre les différentes époques abordent : les deux guerres mondiales et leurs indélébiles traumatismes ; l’enfance avec ses joies, ses peines et ses désenchantements ; la nostalgie ; les souvenirs ; l’amour, ses joies, ses peines et déchirements ; et le rôle d’une femme, d’une mère, ses dualités et ses sacrifices, seule à décider et à protéger ceux qu’elle aime.

"Les libellules n’imaginent pas une seconde qu’elles puissent prévoir l’avenir. Elles volent de-ci, de-là, prenant plaisir à la caresse du soleil sur leurs ailes."  (p 203).

Les drames sonnent le glas des insouciances et des rêves propulsant l’enfance dans le monde des adultes.

Ce n’est pas un roman policier au sens propre, mais plutôt une quête, une soif d’absolution pour Sadie, un repos de l’âme pour Alice vieillissante. Le présent qui demande des réponses à un passé pour en finir avec ses questionnements sans fin.

Un roman d’atmosphère, au charme à l’anglaise, avec ses paysages des Cornouailles, ses vieilles demeures chargées de souvenirs et hantées par leurs secrets étouffés dans leurs pierres froides  rappellent par petites touches lointaines les décors des romans de Daphné du Maurier. De multiples rebondissements, des immersions dans l’intimité de chacun, récit polyphonique  nous enchainent à l’intrigue. Il est vraiment difficile de quitter ce récit, la dernière page tournée. Un final très surprenant, un beau jeu de coïncidences,  laisse pointer une petite lueur au fond d’un tunnel bien long.


"Vivant de surcroît à Loeanneth, maison riche de sa propre histoire ; ils devaient fatalement construire leurs propres vies comme des romans. Y manquait pourtant toujours un chapitre, le même, que personne n’avait jamais raconté." (p 495).


J’affectionne tout particulièrement ce genre de roman et Kate Morton excelle avec les récits d’atmosphère jouant à merveille avec les époques, les secrets de famille, sachant ouvrir avec finesse les tiroirs à mystère ; ensorcelant ses lecteurs avec ses descriptions de lieux et d’objets. Une subtile maitrise de style et de vocabulaire nous projette dans l’esprit de ses personnages et nous partageons de concert leurs joies et souffrances. Un de ses effets stylistique, la phrase nominale permet des raccourcis saisissants et traduit avec subtilité une idée et même une émotion !


"Théo. Les questions du journaliste, le photographe, Alice dans l’embrasure la porte." ( p 177).

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Kate Morton est née en Australie en 1976 ; titulaire d’une maîtrise sur la littérature victorienne, férue de littérature gothique est depuis toujours fascinée par les romans d’atmosphère. Son premier roman, Les Brumes de Riverton (Presses de la Cité, 2007), écrit à 29 ans, est un succès mondial, bientôt suivi par Le Jardin des secrets (2009) et Les Heures lointaines (2011), puis La Scène des souvenirs (2013), chez le même éditeur. Son dernier roman, L’Enfant du lac, parait aux Presses de la Cité en 2016. 
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mercredi 10 mai 2017

"La vérité à propos d’Alice de Katherine Webb.

Titre original : "The misbegotten.
Belfond 2015 - France Loisirs 2016.
700 pages.

Un secret de famille, des mystères ...  

Angleterre, 1821, Rachel Crofton, orpheline, de bonne famille mais ruinée pense échapper à sa condition de gouvernante et vieille fille en épousant un négociant de vins, Richard Weekes ; A défaut d’être amoureuse, il lui semble être un parti convenable. Installée à Bath, dans sa nouvelle condition de femme mariée, elle découvre un homme colérique et opportuniste. Pour tromper son ennui et sa grandissante déception, Rachel accepte la proposition de lady Alleyn, une cliente et bienfaitrice de son mari. Elle rencontre son fils reclus, Jonathan, vétéran de la guerre d’Espagne. Dès sa première visite, Rachel comprend que les apparences masquent de profondes failles : pourquoi Jonathan réagit-il si vivement à sa vue ? Qui était Alice, sa fiancée mystérieusement disparue et à qui Rachel ressemble tant ?
Décidée à percer le secret de la maison Alleyn, Rachel n’a bientôt plus qu’une idée en tête : découvrir la vérité à propos d’Alice… Starling, une des servantes des Alleyn, très liée à Alice par le passé cherche à prouver la culpabilité de Jonathan ; elle le tient pour responsable de la mort d’Alice ; il n’y aurait pas de disparition ! Personnage tenace, amer, désabusé ; son unique but dans sa misérable existence est de faire éclater la vérité. Comme dans les précédents romans de Katherine Webb, ce personnage féminin de petite condition aborde
une attitude résolument féministe avant-gardiste.

Deux époques se chevauchent : la jeunesse d’Alice Beckwith (1803 -1809) et  douze ans après avec la vie de Rachel Crofton épouse Weekes (1821). Après un début un peu lent caractéristique de ce style de roman, l’histoire se met petit à petit en place avec son flot de personnages principaux et secondaires ; attention, tous ont leur importance ! Nous finissons par ne plus vouloir lâcher ce livre tant notre envie est grande de tout découvrir. 

Tout commence en 1803, lorsque Alice recueille une fillette qu’elle prénomme singulièrement « Starling ». Dans une ferme modeste de l’époque, nous apparait l’existence d’Alice entourée de sa gouvernante-servante Bridget , son bienfaiteur lord Faukes – personnage ambivalent – et le jeune Jonathan. Toute cette période nous est relatée par Starling. Alice, personnage absent et omniprésent n’est dévoilé que par le biais d’une tierce personne. Sa personnalité, son apparence nous fait l’effet d’un ange sur terre égaré parmi les siens. Ses sentiments, ses actions nous sont toujours racontés par une tierce personne. 

En 1821, nous retrouvons Starling et Jonathan plus âgés et vraiment différents. Starling, devenue servante après la disparition de sa « sœur » n’a plus qu’une obsession : prouver la culpabilité de Jonathan Alleyn. Jeune femme résolument têtue au caractère bien trempé, au regard acéré sur son époque et la condition féminine de son milieu. Ses jugements sont tranchants sur la caste bourgeoise et aristocratique anglaise. Quant à Jonathan, dévoilé comme un homme ravagé, blessé  par les traumatismes subis à la guerre d’Espagne, il ne semble pas pouvoir se relever de la disparition d’Alice et de ses souvenirs cauchemardesques. L’arrivée de Rachel, portrait troublant d’Alice fait l’effet d’un électrochoc qui déclenche les résurgences du passé submergeant le présent ; Tout est bouleversé, petit à petit les voiles se lèvent sur une Rachel, malgré son éducation de jeune femme de la bonne société anglaise, s’affranchit peu à peu d’une union décevante,  et cherche à connaitre la vérité. Elle est douce, généreuse et pleine d’empathie. Mme Joséphine Alleyn, mère de Jonathan, est l’archétype du personnage de bonne condition engluée dans son éducation, conservatrice et cache des secrets derrière un  masque de beauté froide et noble.

P 209 - "En pénétrant dans cette demeure, elle avait l'impression l'impression de sortir du temps et de l'espace, d'entrer dans un monde où les règles familières ne s'appliquaient plus, où tout pouvait arriver".

p 328 - "Ne plus jamais s'exposer au risque de la douleur. Mais en se cachant comme il le fait, il s'enferme dans ses souvenirs et dans ses cauchemars. En vérité, je pense que le plus grand obstacle à son retour à la santé, peut-être le seul, c'est que ... c'est qu'il ne le désire pas".

Impossible d’en écrire plus sur les personnages et l’intrigue sans divulguer toute la trame de l’histoire. Au fil des chapitres, tout s’enchaine et tous les détails ont leur importance. L’atmosphère est bien rendue grâce aux belles descriptions de la ville de Bath sous un automne et un hiver rigoureux, accentuant le côté dramatique. La formidable plume de l’auteur nous happe dans son univers et nous suivons les personnages dans leur existence. Nous vivons, nous souffrons avec eux.  

p 253 - "Pourtant quand la maladie de l âme nous désespère, les poètes sont de vieux médecins réputés, qui, à notre esprit tourmenté offrent en remèdes les exemples du passé". Sir William Duvenant.

La romancière Katherine Webb est l’héritière des grandes romancières anglaises.  Elle nous offre un formidable roman sur l’amour, la perte d’un être cher dans une ambiance sombre, d’une grande noirceur ! Une connotation féministe reste toujours présente avec tous les différents personnages féminins. Par certains côtés, Rachel m’a rappelé Jane Eyre de Charlotte Brontë. Un grand coup de cœur, une lecture qui ne laisse pas indifférente … Je conseille ce roman  aux amoureux de mystères, de secrets de famille, d’atmosphère sombre, de belles et longues descriptions ; Lecture intense en perspective.

p 541 - "Dehors, le vent malmenait les arbres et sifflait dans les fissures et les recoins de la cité, mugissant comme un océan affamé. La maison bougeait et grinçait autour d'eux, des courants d'air se glissaient au-dessous des portes et des fenêtres, le long des cheminées et sous les tuiles".

Un petit aparté : un grand merci à la traductrice Florence Bertrand qui a su si bien traduire l’atmosphère de ce roman ; un style irréprochable qui laisse à penser à une belle écriture française …

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Née en 1977, Katherine Webb a étudié l’histoire à l’université de Durham. ; Elle vit aujourd’hui dans la campagne du Berkshire. 
" L’Héritage " (Belfond, 2011), son premier roman, a été un Best-seller en Angleterre et finaliste du prestigieux Galaxy Award ; suivent trois autres ouvrages, "Pressentiments" (2013), " À la claire rivière " (2014). 

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