mercredi 22 novembre 2023

"La muse" de Rita Cameron.

Editions Milady (Hauteville) 
2018 - 507 pages.
Une immersion à couper le souffle dans l'univers chatoyant des préraphaélites au bras d'une muse enchanteresse aux accords de bohème. Le temps suspend sa respiration lors de cette subliminale lecture ! Un fatal coup de cœur ! 

La romancière, artiste, à son tour, nous prend par la main et nous invite dans un Londres victorien. Clio et Calliope lui ont murmuré cette œuvre furieusement romantique aux accents tragiques pour notre plus grand plaisir. Lizzie Siddal s’élance vers des hauteurs sublimes aux côtés de peintres enchanteurs, poétiques et tellement doués. Tout le long de sa trop courte vie, elle inspirera les plus grands pour des œuvres qui rendront hommage aux plus belles plumes telles que celle de William Shakespeare et ses puissantes tragédies. Bien malgré elle, elle a influencé leur vision de la beauté idéale féminine.  

Au tout début du roman, un décor romantique s’esquisse : une rencontre au crépuscule sur un pont baigné de brouillard. Une jeune femme en danger, l’intervention d’un preux chevalier des temps modernes, une silhouette fuyante et l’espace d’un instant deux regards qui se croisent. Le destin est en marche et impossible, pour moi, pauvre et faible lectrice de lâcher ce récit. J’ai été envoûtée, subjuguée, par cette force narratrice et terriblement tragique. Notre petite Lizzie, tant sa beauté éclatante et si différente des stéréotypes de l’époque avec son caractère si pur et franc, nous évoque par sa blancheur éthérée la possible union d’une humaine et d’un ange. Tout le long du roman, l’accent est continuellement mis sur sa personnalité quasi-surnaturelle. Sans jouer la coquette ou la femme fatale, elle aimante et attire avec naturel les artistes. Sa chevelure de feu longue et bouclée objet sensuel par excellence attise toutes les imaginations. Elle saura se garder pour un seul homme et ne se transformera pas en modèle superficiel et léger de mœurs.  Personne ne résistera à son charme ! Une muse pour tous ces peintres en mal de chef-d’œuvre !

Quel plaisir de battre le pavé des promenades londoniennes aux bras des plus grands noms de la peinture anglaise de XIXe siècle en jaquettes et hauts de forme. Vivre leurs balbutiements sur des toiles, partager leurs doutes et leurs joies. Des œuvres qui traverseront les siècles et que nous admirons encore. « La nuit des rois » de Walter Deverell et Lizzie qui incarne Viola en jeune page timide et amoureux. Les toutes premières poses d’Elisabeth Siddal en tant que modèle qui lui permettront de rencontrer son unique et grand amour Dante Gabriel Rossetti. Celui-ci croit reconnaître en elle, la réincarnation de Béatrice, le grand amour de Dante Alighieri dont il traduit les vers. Il porte un grand intérêt à la littérature et l’art médiéval italien. Il la dessine et la peint compulsivement.

Rossetti, toute à sa peinture apparaît comme un jeune homme fougueux et un amoureux égoïste ; il ne voit pas plus loin que le bout de ses pinceaux tout à sa palette de couleurs, obnubilé par ses transfigurations de la beauté. Il ne s’aperçoit pas de la fragilité de Lizzie et de ses besoins et aspirations, ou bien, il se refuse à les voir.  Tout au service de son art, est-il vraiment à blâmer ? Lizzie n’est pas totalement différente ! Elle aussi, s’épuise et s’oublie lorsqu’elle dessine et jette sur papier ses poèmes, si tristes et si beaux ! Elle ne se ménage pas et elle prend très au sérieux son rôle de modèle. Elle vit son rêve !  Rappelons à notre mémoire, son abnégation totale dans les longues heures de poses pour le peintre Millais plongée dans une baignoire. Une œuvre magnifique et poétique verra le jour, la très célèbre « Ophélie ».  Elle flotte et chantonne entourée de fleurs avant de sombrer dans les eaux sombres. Terriblement prémonitoire …  

Demandons comme Lamartine, au temps de se suspendre pendant cette lecture à l’écriture féerique, si juste dans le choix de la narration et du vocabulaire, aux belles envolées lyriques maîtrisées. Une mise en scène impeccable d’une destinée trop courte et si belle, chère aux poètes romantiques, nous charme et nous attriste. Une deuxième lecture s’imposera par-delà l’effet de la découverte pour mieux s’imprégner et se laisser bercer par cette si belle et particulière atmosphère. Nous nous surprendrons à chuchoter certaines passages si beaux et si enchanteurs. Et aussi, partir à la découverte du poète Tennyson, si cher au cœur de Lizzie, simplement pour prolonger le charme …  

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Rita Cameron est américaine, elle a étudié la littérature anglaise. "La muse" est son premier roman. 

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"Les mille vies d'Agatha Christie" de Béatrix De L' Aulnoit.


 

Editions Tallandier - 2020 -
356 pages.
Cette biographie ravira les fans d’Agatha Christie, une femme attachante, de caractère réservé, avide d’évasion. Attention, il vous faudra un bon souffle pour la suivre dans sa vie trépidante ! Un vrai plaisir de découvrir l’intimité de la « reine du crime » !

Cette biographie s’ouvre sur l’énigmatique disparition de la romancière le 2 décembre 1926. Plus aucune trace d’Agatha Christie pendant sept jours, elle sera retrouvée dans le Yorkshire dans un hôtel et jouera la carte de l’amnésie. Les rumeurs iront bon train. Malheureuse en mariage et déprimée par le décès de sa mère, elle a probablement cherché dans la fuite une bouffée d’oxygène, s’offrir une parenthèse à un univers sombre et anxiogène. Elle aura fait la une des journaux anglais, sa notoriété nouvelle comme romancière aidant.

Qui n’a jamais lu un roman de la « reine du crime » ? Dans nos mémoires, restera toujours ce curieux petit détective belge aux moustaches si soignées qui a toujours su découvrir les coupables en utilisant ses petites cellules grises. Des crimes qu’une Mrs Marple ne résoudra pas dans de folles courses poursuites, mais plutôt assise avec ses travaux de couture. Une vraie fouine et une grande observatrice qui prendra les coupables dans les mailles de son sempiternel tricot. Agatha Christie a laissé à la postérité des œuvres policières dont personne ne se lasse !  

Nous découvrons une enfant prodigieuse, une jeune femme exceptionnelle férue d’opéras, de musique classique. Pour notre plus grand étonnement, Agatha Christie apparaît volontaire, indépendante et mauvaise en orthographe ! Laissons de côté, la romancière noircissant des pages blanches, travailleuse acharnée. Elle ne s’est prise jamais au sérieux. Elle a écrit par plaisir, juste une envie, un moyen de se divertir et d’arrondir les fins de mois. Elle a su concilier sa vie de femme, ses succès littéraires et sa grande passion des voyages. Ce n’était pas une mince affaire d’entreprendre tous ces périples, à l’assaut des dunes sous une chaleur étouffante. Et pour se rafraîchir, un peu de surf. Rien ne l’arrêtait !  Autre révélation, sa passion pour le théâtre, ses nombreuses mises en scène avec à la clé de beaux succès. Intrépide voyageuse, elle nous surprend dans sa frénésie d’achats de nombreuses maisons en Angleterre dont « Greenway », dans son cher Devon.

Personnellement, après la lecture de cette passionnante biographie, j’ai bien envie de relire un ou deux des romans d’Agatha Christie en ma possession ou bien foncer chez un libraire et découvrir d’autres récits policiers qui sans aucun doute seront des plus savoureux. Mais, surtout, je vais me ruer sur ses récits plus personnels qu’elle a écrits sous un pseudonyme :  Mary Westmacott.

 C’est avec un plaisir non feint que j’ai découvert la vie de cette grande et prolifique romancière qui m’a procuré tant d’heures de lecture et de félicité. Dès les premières pages, j’ai été happée par cette existence avant-gardiste, par cette femme baroudeuse et infatigable voyageuse. Essoufflée à ses côtés, du sable pleins les cheveux, j’ai parcouru le Moyen-Orient du début du XXe siècle ; j’ai aussi fouillé des sites, pris des clichés et j’ai aussi sorti mes petits carnets pour noter des idées qui pourraient servir la trame d’un nouveau roman.  Une belle écriture fluide et quelquefois romancée favorise une telle immersion. 

Une biographie très riche retrace l’existence bouillante d’une romancière anglaise où une grande place est laissée à l’enfance et à la jeunesse ainsi qu’à ses pérégrinations avec son second mari. Une enfance pleine d’imaginations et d’histoires. Un second mariage qui l’entraîne pour son plus grand plaisir dans des voyages sans fins aux pays des mille et une nuits, à la recherche d’une compréhension du passé. Une aventurière avant l’heure ! 
L’auteure nous brosse un beau portrait de la vie bourgeoise et aristocrate anglaise de cette première moitié du XXe siècle. Des existences oisives pour la grande majorité avec toujours l’obsession de trouver un bon parti pour les jeunes femmes. Avec le recul, la course au mari fait sourire. Cette façon de vivre, nonchalante, si British se retrouve aussi dans les romans d’Agatha Christie. Les hôtels chics, les voyages interminables et les retrouvailles entre personnes de bonne famille. La romancière a su exploiter sa vie et son milieu social en charmants clins d’œil dans ses intrigues policières.
 
Cette approche de la vie personnelle de cette romancière prolifique nous permet mieux de comprendre ses sources d’inspiration et pourquoi elle a choisi ce genre de roman. A son époque, les policiers étaient plus abordés par les hommes. Misogynie oblige !  

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Béatrix de L'Aulnoit est une journaliste et écrivaine française. Elle a été rédactrice en chef adjointe au magazine "Marie-Claire". A son actif, nous comptons plus d'une dizaine d'ouvrages, pour la plupart des essais et des biographies. Certains en collaboration avec Philippe Alexandre.

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mardi 21 novembre 2023

"Le pont d'argile" de Markus Sukak.

 

2019 - Calmann-Lévy. 2021 - Le Livre de Poche. 737 pages.
 2021 - Le Livre de Poche. 737 pages.

Cette odyssée familiale a été un coup de cœur émotionnel !

Une balade bouillonnante dans une famille hors norme, une immersion absolue dans des transports d’amour filial, fraternel, des émois amoureux, qui bouleversent des vies et amorcent un avenir différent, à fleur de peau. Cinq frères s’assument tant bien que mal seuls dans une petite maison de banlieue australienne. Ils se soutiennent avec beaucoup de bruit, de coups, de disputes, entourés d’une ménagerie des plus improbables. Un chat aux ronrons faciles, une chienne fidèle, un poisson rouge, un pigeon, et même un mulet qui s’invite dans la cuisine. Dans une fougueuse pagaille, une marée de jeunesse avance cahin-caha vers l’âge adulte. Une adolescence brisée par la mort d’une mère adorée et l’abandon subit du père qui n’assume plus rien, ni sa vie, ni ses enfants. Pourtant, « l’assassin », surnommé ainsi par ses fils, reviendra avec une requête un peu particulière : il a besoin d’aide pour construire un pont. Seul, un frère prendra cette main tendue.

Un roman initiatique raconté par Matthew Dunbar, l’aîné. Il tape sur une vieille machine à écrire (une MAE) déterrée d’un jardin. Il raconte l’histoire des siens. De ses parents, de ses frères et plus particulièrement de Clay, l’avant-dernier frère : le ciment et la mémoire vivante de sa famille. Le plus sage, silencieux, et quelque peu à part ; celui à qui se confie sa mère ; celui à qui on raconte des histoires de celles du passé qui enchantent toujours les enfants. J’ai bien aimé cette transmission orale des origines familiales parachevée par deux livres : « L’Iliade et l’Odyssée » et une biographie de Michel-Ange.

Le charme a opéré. Un judicieux chassé-croisé entre passé et présent nous dévoile par pans successifs l’histoire un peu désordonnée de cette famille. Pour comprendre les frères Dunbar, il faut découvrir la jeunesse des parents et aussi entrevoir par quelques traits les grands-parents. Au fur et mesure, l’intérêt s’intensifie, chaque personnage, chaque objet et toutes les situations anodines prennent leur importance et construisent pierre à pierre une saga époustouflante !

Une narration un peu particulière qui donne un sens un peu brouillon et qui sert à bon escient le côté vivant, cocasse et tellement vrai d’une vie de famille avec ses joies, ses peines, ses deuils et surtout une marée brute d’amour. C’est juste de réalité, mes yeux quelquefois ont brillé devant l’injustice de la vie avec son lot de souffrances, mais aussi pour ces belles lumières d’espoir. C’est fort, puissant, un vrai beau roman fleuve ! Une famille exceptionnelle qui possède pour seule richesse : l’amour ! Une belle ode à la vie !

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Markus Zusak est un romancier australien.

Ses romans :

  • Série Underdogs - 1999-2001 - Jeunesse.
  • "La voleuse de livres" - 2017.
  • "Le messager" - 2014.
  • "Le pont d'argile" - 2019. 


mercredi 5 mai 2021

"Opus 77" d'Alexis Ragougneau.


Le Livre de Poche - 2021 -
256 pages.

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Le chef d'orchestre Claessens, est mort, la basilique Notre Dame à Genève est pleine pour un dernier hommage. Sa fille, Ariane, pianiste de renommée internationale, seule représentante de la famille s'apprête à jouer l'Opus 77, composé par Chostakovitch. Assise à son piano, ses doigts effleurent les touches et elle entame au gré des notes un chassé-croisé temporel où les souvenirs s'éveillent, affluent attirés par cette partition indissociable de cette famille hors norme, toute au service de la musique classique et de la figure tutélaire du père. Le romancier nous happe et nous jette dans une symphonie familiale tragique où les excès  de la passion artistique au service de l'excellence de l'interprétation musicale brisent et blessent des âmes fragiles aux atouts de génies. Chacun se perdra dans l'exigence et dans des silences infranchissables. Une plume élégante, musicale rythme avec justesse le parcours torturé du frère aîné, David, violoniste d'exception, toujours près du gouffre émotionnel dans son jeu musical où pointent ses conflits et contradictions face à un père trop charismatique et peu affectueux.

Prix des lecteurs "Le livre de Poche 2021"

Avec la précision d'un métronome, Ariane jette au vent ses réminiscences, sans artifices et ni pudeurs. Comme dans un refrain, elle s'épanche sur l'amour absolu qui la liait à son frère, David. Une relation entre parenthèses depuis le drame d'une compétition en Belgique où tout a été remis en question. Flamboyante jeune femme, elle s'arme et travaille sans relâche ses gammes sous des apparences de beauté froide et glaciale. Une armure, qu'elle revêt face à une célébrité étouffante, un monde aux accords trop élitistes, aux concerts aux rivalités furieuses. Contre toute attente, la jeune femme s'impose la gardienne de l'histoire de sa famille qu'elle égrène à coups d'accords, et d'octaves. 
Quant à son frère, il baisse les armes, incapable de s'assumer, il choisira la fuite et une vie de  de reclus. A chacun ses excès, Yaêl, la mère, prodigieuse cantatrice s'oublie dans le chant et peu à peu se laisse sombrer dans une silencieuse démence. Claessens, virtuose du piano, dirigera d'une main de maître un orchestre et il cachera ses fêlures sous un masque narcissique et despote. Krikorian enseigne le violon à David et libère quelques arpèges d'un génie torturé et introverti. Chostakovitch n'est jamais bien loin et survole ces moments de grâce et de douleurs.

Une partition fictionnelle très forte, révélatrice d'un chaos émotionnel familial où s'exacerbent les sentiments, les peurs sans la possibilité de communication, de gestes tendres qui pourraient réchauffer les cœurs ou soulager les peines. Seule, la musique enchaîne, irrite, blesse dans un huis clos infernal. Les émotions vibrent, les silences assourdissent. Chaque mouvement de l'Opus 77 en raconte un peu plus ou nous jette dans l'incertitude.

Aucune fausse note, à écouter et à lire comme une première à l'opéra ...

Longtemps après la derrière page tournée, ce concerto à fleur de peau nous hantera comme la petite sonate de Vinteuil de Proust ...

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Alexis Ragougneau est un auteur de théâtre et romancier français.
Il fait une entrée remarquée dans le monde littéraire grâce à ses deux premiers romans policiers, "La Madone de Notre-Dame" et "Évangile pour un gueux", parus dans la collection Chemins Nocturnes.
Il décide de s’affranchir des règles pour explorer plus librement la création romanesque. "Niels" est publié en 2017 et celui-ci retient l’attention des jurés du prix Goncourt.
Pour la Rentrée littéraire 2019, l’auteur s’immisce dans les coulisses de la musique classique avec "Opus 77". Au rythme des cinq mouvements de ce concerto pour violon de Chostakovitch qui a donné son nom au livre.
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lundi 3 mai 2021

"Antonia" (Journal 1965-1966) de Gabriella Zalapi.


Editions Zoé - 2019 -
Le Livre de poche - 2020 -
153 pages.

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Le ciel est gris, l'âme alanguit et le corps fatigué, Antonia, une jeune bourgeoise italienne des années 1960 tient son journal. Une plume élégante et poétique raconte dans un récit court ses mélancolies, ses souvenirs et ses déceptions accumulées. Une vie oisive, un mariage décevant, une maternité non assumée, Antonia s'ennuie, souffre, seule et en silence. La jeune femme étouffe dans une société qui enchaîne les femmes. L'héritage bienvenu de sa grand-mère la projette bien malgré elle dans les réminiscences d'une famille cosmopolite, blessée par la Seconde Guerre mondiale, puis jetée sur les routes de l'exil. Une parenthèse appréciée où elle tente d'oublier ce sentiment d'oppression ; elle retrouve pour de brefs instants, Nonna, sa grand-mère adorée. Des lettres, des photographies lui ramènent par vagues lentes et surannées des souvenirs d'enfance, des traumatismes qu'elle cachait au fond d'un tiroir. Antonia regarde tourner les aiguilles du temps dans le sens contraire et elle ose affronter son regard dans un miroir. Elle refuse les chaînes d'une société masculine entravante, blessante et autoritaire. Frileuse, petit à petit, elle se dévoile et assume sa féminité. elle s'émancipe et se précipite dans les rayons timide d'une vie ensoleillée et Libre.

Un roman bref et court comme un existence aux accords lancinants et monotones qui bouleverse par les silences. Sobre, efficace, il interroge sur la condition féminine d'une époque pas si lointaine. Nous nous surprenons à nous pencher par-dessus l'épaule d'Antonia et lire ses confidences toutes en pudeurs et nous soupirons avec elle, conquis et pleins d'empathie pour cette jeune personne qui se cherche dans son rôle de femme.   

Un premier roman séduisant et une romancière à suivre !

Une fin ouverte, chargée d'espoir : demain, peut-être ...


"L'indomptée, le roman de la papesse Jeanne" de Donna Cross.

Presses de la Cité - 1997 et 2020 -
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Hubert Tézenas.
567 pages.
Une prodigieuse fiction historique où la romancière marie avec brio l'Histoire et le romanesque. Attablée devant sa table de travail, minutieuse, elle brode sa tapisserie. Un monde médiéval, féroce s' anime sous son aiguille, elle file, mêle des couleurs chatoyantes et sombres, comble les zones d'ombre et raconte le destin hors norme d'une femme exceptionnelle. Un travail de recherches rigoureux avec des imaginations que nous pourrions qualifier de sérieuses !  

Top lectrice France Loisirs.

A la mort de Charlemagne, Jeanne naît à Ingelhein sur les bords du Rhin. Son père chanoine, d'origine anglaise, l'élève d'une poigne de dure et violente sans aucune affection. Sa mère, Gudrun, saxonne, un trophée ramené des guerres sanglantes, la berce de légendes et lui prodigue un peu de tendresse. Très tôt, elle se révèle curieuse de tout et dotée d'une finesse d'esprit exceptionnelle. Aidée, par son frère ainé Matthias, elle acquiert de solides bases de lecture, d'écriture et de culture latine. Après le décès de celui-ci, la rencontre avec un prêtre grec, Asclepios la conforte dans rêves d'indépendance et d'instruction. Une soif d'apprendre jamais rassasiée. Elle se révolte contre les partis pris et interdits qui oppressent les femmes. Jeanne se décide à fuir et elle accompagne son second frère vers Dorstadt (Basse-Saxe). Là, elle intègrera l'école cathédrale. Elle est placée chez Gerold, charismatique chevalier ...  

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Pour postulat, la papesse Jeanne a bel et bien existé ! Certes, un règne court ! L'auteure aborde un sujet épineux ! Avec aisance et beaucoup de finesse, Donna Cross nous projette dans l'univers très éloigné et tellement abscons du Haut Moyen-âge. beaucoup de recherches, de documentations et certainement un travail long et fastidieux ravivent une époque dure, meurtrière. La population souffrait continuellement de froid, de faim. Chaque jour qui se levait, était un combat perpétuel pour espérer voir l'aube du prochain. Les seigneurs et les prélats régissaient les contrées d'une main de fer. Le Vatican, un palais où fourmillaient  complots, clans en perpétuelle opposition. Le religion servait de prétexte pour des conquêtes de pouvoirs et de richesses. Les ravages des incessants combats sur les terres et les exactions sur la population sont criant de vérité. Un monde de barbares qui se cache derrière des paravents de croix et des palais aux dorures trop souvent ensanglantées.

Ses dons intellectuels, sa très bonne mémoire , les leçons façonnent la petite Jeanne en une jeune femme téméraire, instruite, capable d'affronter les plus grands hommes en des joutes redoutables et très appréciées.  Elle s'interroge sur tout, le bien, le mal et ses réflexions en font une philosophe !
Toujours debout, capable de s'assumer, elle traversera les routes de la future Europe pour s'installer à Rome et pénétrer dans les coursives du Vatican avec pour seule quête , la liberté de vivre et d'apprendre. Son parcours surprenant en fait une héroïne moderne, indépendante. Etre une femme est un handicap et bien, elle passe outre, se taille les cheveux et se grime en homme.
Toutes ses aventures lui permettront, très jeune, de rencontrer l'amour avec le chevalier Gerold, fidèle jusqu'au bout. Un personnage flamboyant, au caractère entier qui séduit. Pensez donc, il la surnomme "sa perle" !
Petit pincement au cœur, pour la mère, Gudrun, saxonne, une rescapée du massacre de son peuple par les armées de Charlemagne. Résignée sur son sort, elle subit une forme d'esclavage sans oublier ses origines, ses terres et son mode de vie. Elle bercera sa fille de légendes et de rites païens, une transmission orale.
Ce roman est une formidable machine à remonter le temps et qu'avant toute chose, il reste une très belle œuvre furieusement romanesque !
Exit les polémiques sur l'existence avérée de Jeanne la papesse, ce joli petit pavé est une formidable vitrine de l'après règne de Charlemagne. Une occasion de s'instruire et de découvrir l'époque carolingienne. Tout est savamment expliqué et décrit. Les prémisses de ce que deviendra l'Allemagne et la France. Un panel complet sur la vie, les mœurs, les coutumes et les superstitions où les sciences et les Humanités balbutiaient.  La guerre frappe toujours aux portes des cités avec son lot de violences. La course au pouvoir, aux richesses assèchent toujours et encore le cœur des hommes.  

 

lundi 26 avril 2021

"Le réseau Alice" de Kate Quinn.

Hauteville - 2020 -
Traduit de  l'anglais(Etats-Unis) par Agnès Jaubert.
669 pages.

Ce roman, un uppercut émotionnel, un pan de notre histoire se dépoussière et sort de l'oubli ces femmes courageuses et bouleversantes. Un récit haletant porté par un souffle de liberté !

Top lectrice France Loisirs.

Au printemps 1947, Charlie St Clair, jeune new-yorkaise, voyage avec sa mère en direction de la Suisse pour avorter. Difficile à cette époque d'envisager une grossesse pour une jeune bourgeoise, mineure et célibataire. Elle s'éclipse à Londres et frappe à la porte d'Evelyn Gardiner.  Son dernier espoir pour retrouver sa chère cousine Rose Fournier, disparue en France en pleine guerre. Impossible de croire en sa mort, surtout après le suicide de frère aîné. Elle rencontre une femme sas âge, agressive, acariâtre et alcoolique, à l'apparence négligée et aux mains difformes. De primes abords, tout semble perdu pour les recherches de Charlie. Le nom d'un restaurant à Limoges, "Le Léthé" secoue Eve et la décide à s'engager dans cette enquête. Escortées par Finn, jeune écossais, fraîchement sorti de prison, elle parcourent la France à bord d'une Lagonda. Un trio improbable sur les routes de France et les chemins de traverse d'un passé douloureux. 

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Quatrième passager à bord d'un véhicule de légende, j'ai vibré aux sons des confidences. Mon petit cœur un peu trop sensible a battu un peu trop vite plus d'une fois ! Une histoire puissante, pleine d'intrigues où des héroïnes audacieuses, éprises d'indépendance, de liberté se jettent à corps perdus dans les fureurs de la guerre 1914-1918 et plus tard dans une quête forcenée de vérité, de vengeance et aussi de rédemption. Pour Eve et Charlie, les fantômes du passé hantent leurs et leurs consciences. Leur soif de vérité et de revanche seront-elles suffisantes pour apaiser leurs âmes tourmentées et brisées ? Pourront-elles envisager une aube nouvelle et avancer ?
Cette fiction historique rappelle à nos mémoires un épisode oublié et peu raconté de l'occupation allemande durant la Première Guerre mondiale. Des espions et des espionnes pendant cette grande guerre qui ont ouvert la voie aux réseaux de résistance du second grand conflit mondial. Les femmes, elles aussi, ont été capables d'actes de bravoure et d'abnégation, toutes aussi compétentes que ces messieurs.
Eve et Lili forcent l'admiration par leur audace, leur témérité, des espionnes exemplaires prêtes à tous les sacrifices pour la sacro-sainte liberté d'un peuple oppressé et martyrisé. La jeunesse et la fougue d'Eve l'enverront dans des situations difficilement maîtrisables. Sans grande expérience, elle se jettera dans la gueule du loup. Malheureusement, elle en ressortira brisée et blessée pour le restant de ses jours. En jouant le jeu du pervers René Bordelon, elle n'a pas su évaluer les dangers. Face à un monstre si retors et intelligent, d'une violence inouïe, ses chances, de s'en sortir par de simples pirouettes de comédienne étaient nulles. Dès le début, le drame s'annonçait et se jouait sous quelques notes de Satie et des lectures de poèmes de Baudelaire, le tout agrémenté de liqueur de sureau. Un bien répugnant jeu du chat et de la souris aux accords esthétiques si cruels. Echec et mat pour la pauvre Eve. Quant à Lili, son personnage, un écho d'une femme qui a vraiment existé, Louis de Bettignies, reine des espionnes, louée et honorée par les hommes après sa misérable fin dans une prison en Allemagne. Une femme au caractère bien trempé, insouciante et forte, même dans les moments les plus inhumains et sans grande illusion sur son avenir. Lili, soutien inébranlable, toujours présente face à l'adversité. Jamais elle ne jugera, ne pleurera sur son sort. Une personnification de la Liberté qui guide ses compagnes !
Charlie, jeune américaine découvre le vrai visage de la guerre sur les routes d'une France en ruines, mais aussi par les confidences d'Eve qui sa raconte et remonte encore et toujours le temps, pas seulement dans ses cauchemars. Des blessures indélébiles qui ont taché sa conscience de culpabilité et de haine. A fur et à mesure, la jeune femme s'assume et s'émancipe avec l'aide d'un Finn, tout aussi choqué par la guerre. Peut-être réussiront ils à créer une vie faite de résilience et d'amour !
Une approche sensible nous éclaire sur le statut des femmes sur la première moitié du XXe siècle. Elles ne possédaient pas vraiment de droits, toujours sur la tutelle d'un père, puis bien souvent sous le joug d'un mari. la guerre, source de révolte, a suscité une prise conscience chez de nombreuses femmes. Elle ont largement contribué à l'effort de guerre même si elles ne combattaient pas. Alors, un rôle d'espionne convenait à merveille à ces frondeuses, avides d'indépendances et prêtes à tout. Beaucoup de ces jeunes personnes ont laissé sur les pavés sombres leurs illusions et sont retournées dans leu foyer changées à tout jamais.
Ce roman laisse entendre que toutes ces jeunes femmes ont été sciemment sacrifiées sur l'autel de la guerre. Des jeunes fleurs qui se faneront sous des pluies de larmes aux pétales froissés et arrachés par des griffes de furies sanguinaires. Si seulement, après la lecture d'un roman, les hommes pouvaient jeter aux orties leurs œillères et clore ces trop longues sagas de guerres et d'atrocités ; s'armer en fin d'une conscience et écrire les pages d'un nouveau roman aux chapitres de paix, d'amour et d'entente harmonieuse, pour qu'enfin notre passé peu glorieux puisse servir enfin de leçon.
Une plume magnifique, fluide et surtout addictive nous attache, avides que nous sommes de connaître la fin si dure soit-elle. A dévorer par tous les passionnés d'Histoire ou plus précisément des grandes guerres du XXe siècle. Le choix de la romancière d'une double temporalité exacerbe les situations dramatiques et enflamme nos cœurs.   
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Kate Quinn, (1981), américaine, est connue pour ses romans historiques tels que la saga romanesque " La maîtresse de Rome" .
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