mercredi 28 février 2018

"L'oiseau des neiges" de Tracy Rees.

Le charme à l'anglaise ...


2016 - Presses de la Cité - 2017 - France Loisirs
Traduit de l'anglais par Françoise du Sorbier.
575 pages.
Janvier 1831 – Aurélia Vennaway, une enfant de 8 ans, intrépide et rebelle trouve dans la neige un nouveau-né. Malgré la désapprobation de ses parents, grands aristocrates, du comté de Surrey ; elle impose le bébé et la prénomme « Amy Snow ». Amy grandit dans l’ombre d’une cuisine. Dès son plus jeune âge, elle apprend à éviter les parents d’Aurélia. Leur amitié sincère et profonde l’a protégée un temps de leur méchanceté. Lady Vennaway , méprisante et humiliante a su montrer sa cruauté à plusieurs reprises.  Surnommée, avec tendresse, « son petit oiseau », Amy arrive tant bien que mal à devenir une jeune fille douce et instruite grâce aux bons soins d’Aurélia. Celle-ci devient une courageuse et déterminée jeune femme. Elle refuse les carcans de son éducation et refuse d’un bloc toute idée de mariage imposé. Elle se sent prisonnière dans ce grand domaine qu’est « Hatville Court ». Elle rêve d’émancipation et de liberté ; une suffragette avant l’heure ! Comme son auteur favori, Mr Charles Dickens, Aurélia prône la justice, la liberté et l'égalité.  Le destin frappe sournoisement la jeune femme, elle développe une maladie cardiaque ; déficience qui lui sera fatale, ses jours sont comptés. Elle décide de quitter un temps la demeure familiale et part découvrir une partie de l’Angleterre de l’époque. Elle revient fragilisée et Amy ne la quitte plus jusqu’à son dernier soupir.

" Le vent chuchotait des regrets dans son langage incompréhensible". (p 30)

Amy découvre avec stupeur, que sa tendre amie lui a laissée sous forme de lettres une chasse au trésor ; elle lui révèle d’outre-tombe ses secrets.

"Et quelque part dans ce sac, serrés entre les chaussures et les robes râpées, sont rangés mes rêves, défraîchis eux aussi, trop longtemps négligés". (p 64).

Ce roman reste une merveilleuse découverte, le genre de récit où nous nous surprenons à ralentir notre lecture pour mieux en savourer l’intrigue et l’atmosphère !  Le récit écrit à la première personne nous jette à la suite d’Amy face à son destin ; frêle petit oiseau ballotté dans une société rude pour une jeune femme sans famille et biens. Nous ressentons ses joies et peines toujours curieuses d’en savoir plus quant à cette quête qui nous transporte à l’Angleterre du début de l’ère victorienne. La fougueuse et sympathique Aurélia reste présente et bien présente malgré son décès tel un ange gardien qui parsème le chemin caillouteux, très difficile d’Amy, de fleurs et de tendresse épistolaire.

"Le passé est un marécage empli de créatures ténébreuses et perfides qui rôdent sous l’eau". (p 248).

De son voyage, la jeune fille en sortira plus forte, ses rencontres changeront à jamais son existence. Le fragile petit oiseau peut prendre son envol. La force de ses émotions nous bouleverse.

Cette lecture frôle le coup de cœur, j’ai aimé pérégriner dans cette Angleterre du XIXème siècle, deviner au travers d'une écriture talentueuse et poétique les paysages anglais (j’apprécie énormément les campagnes anglaises), les personnages au langage si châtié, aux retenues distinguées propres à cette époque. La vieille Mrs Riverthorpe caustique et sarcastique à souhait m’a amusée ! Une touche haute en couleur pour dénoncer les mœurs étriquées et guindées, de ce milieu aristocratique et grand bourgeoisie plein de morgue, d’arrogance et de suffisance !

C’est réellement une lecture séduisante ; un beau roman historique doublé d’un parcours initiatique. Ce roman se lit tranquillement sous un plaid doux et chaud avec une bonne boisson chaude, caché de l’hiver et heureux de l’intrigue …

" Le temps est comme un fleuve : il nous emmène sur son courant, plus vite que nous le souhaiterions, bien souvent" . ( p 285-286).

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Tracy Rees est née en Ecosse en 1972. Diplômée de Cambridge, elle a travaillé dans l'édition pendant huit ans avec de se tourner vers la psychologie. L'Oiseau des neiges est son premier roman (2016).

dimanche 28 janvier 2018

"Dans le livre des rêves" de Mikkel Birkegaard.

Une quête, une mystérieuse bibliothèque et des livres …


2013 - Editions Fleuve - 2014 -10/18.
Traduit du danois par Frédéric Fourreau.
550 pages.

Le narrateur, vieillissant, nous raconte des événements pour les moins fantastiques vécus dans son adolescence. Tout commence après le suicide de son père lorsqu’il avait dix ans. Il souffrait de démence chronique  inexplicable ; il travaillait au ministère du Livre. La nuit, précédant sa disparation, il lui confie un livre à  la couverture et titre énigmatique « Ex libris omnia » (en latin, le livre des rêves). Nous sommes à Copenhague en 1846, où la politique royale, répressive, détruit les livres qui pourraient inciter  la population à avoir des idées subversives. Miséreux, délinquant, il se retrouve apprenti chez Mortimer Welles, bibliophile aux airs de Sherlock Holmes.
Leur rencontre amène une enquête, à la croisée du policier et du fantastique. Ils cherchent une mystérieuse "Bibliothèque" au savoir universel et qui même est censée contenir les poèmes de Don Juan, auxquels aucune femme ne résiste.  Telle une araignée qui tisse sa toile, elle relie et enchaîne tous les personnages.  Bien malgré lui, Arthur, le jeune narrateur se retrouve jeté dans un univers fantastique où drogues, asservissement de l’individu, rêves manipulés bousculent toutes ses convictions cartésiennes.

Pour synthétiser,  le roman se divise en deux parties, la recherche de la Bibliothèque, une sorte de chasse au trésor s’organise aux énigmes classiques. Et sa découverte, avec le mystère des disparitions de personnes, qui introduit des éléments fantastiques dans l'intrigue, plus ou moins prévisibles. Welles comprend tout et trop vite grâce à son sens de la déduction et une intelligence très aiguisée. Nous ne pouvons élaborer d'hypothèses, tout glisse et les solutions apparaissent trop (encore) trop facilement. Pourtant, le thème attaché aux livres, les fantasmagories nous incitent à poursuivre dans cet univers extraordinaire ! Nous nous empreignons assez bien de l’époque, de la ville triste et froide.

"Les livres qui m’entouraient patientaient sur leurs étagères, muets et grave. Je ressentais leur poids. Leur nombre avait quelque chose d’intimidant." (p 297).  

J’ai aimé ma lecture …

Par certains côtés, pour son roman, l’auteur s’est certainement inspiré de l’enquête de Guillaume de Baskerville et de son novice dans « le nom de la rose » d’Umberto Eco ; avec aussi un soupçon de Carlos Ruiz Zafon et son magnifique à « L’ombre du vent » ; sans oublier de saupoudrer le tout de sir Conan Doyle et de son légendaire Sherlock Holmes.



"La lecture va bien au-delà des mots. C’est la sensation que l’on éprouve en tournant les pages, en sentant le papier sous ses doigts, en le reniflant, en prenant conscience que d’autres l’ont lu avant nous et qu’ils en portent encore les traces." (p 313).
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Romancier danois né en 1968, Mikkel Birkegard vit à Copenhague. Après  « La librairie des ombres » (2010), véritable best-seller dans son pays, « Dans le livre des rêves » (2013)  est son deuxième roman paru aux éditions  Fleuve Noir. Ingénieur informaticien de profession, il a travaillé sept ans sur son dernier livre.
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samedi 27 janvier 2018

"Le grand Meaulnes" d'Alain-Fournier.


Une féerique aventure romanesque …

1913 - N.R.F - 1980 - Le livre de poche.
315 pages.



« Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189… » : Petite phrase simple et claire qui donne déjà tout le mystère du livre. 
Augustin Meaulnes élève de 17 ans, que sa mère confie en pension aux Seurel, des instituteurs de Sainte-Agathe et parents du narrateur, François Seurel.  La calme vie de l’école est bouleversée, Meaulnes a le don de traîner le romanesque à ses semelles. Parti chercher les grands-parents Seurel à la gare, il somnole et s’égare. Il trouve refuge dans un mystérieux domaine où se joue une fête étrange – pêle-mêle d’enfants, de paysans et de bohémiens déguisés -  pour les fiançailles du fils du propriétaire, un certain Frantz de Galais. Une promenade a été organisée et Meaulnes aperçoit une belle jeune fille blonde, Yvonne de Galais, qui exerce aussitôt sur lui une étrange fascination. Mais la fête s’achève dans la mélancolie et la tristesse, Frantz revient seul et se confie à Meaulnes. De retour à sainte-Agathe, il cherche à localiser le domaine. Alors, pour quelques chapitres, le roman prend l’aspect d’une enquête. Un jour, un bohémien vient en aide au jeune homme, c’est Frantz de Galais. La quête du bonheur prend forme, celle de Meaulnes et celle de Frantz, intimement liées par un serment. Augustin Meaulnes retrouvera Yvonne grâce à François. Après le mariage, il part suite à l’appel de Frantz. Restée seule, avec Seurel, elle trouvera un confident. Un moment unique où se dévoile le sens de l’aventure, révèle le double regard de l’amour et de l’amitié ; un moment de dernier bonheur avant les tragiques épisodes de la fin. Je n'irai pas plus loin, il faut absolument lire ce livre. 

"Il lui sembla bientôt que le vent lui portait le son d'une musique perdue. C'était comme un souvenir plein de charme et de regret. Il se rappela le temps où sa mère, jeune encore, se mettait au piano l'après-midi dans le salon, et lui, sans rien dire, derrière la porte qui donnait sur le jardin, il l'écoutait jusqu’à la nuit ..." (p 75).

Ce roman  continue de m’émouvoir, j’y retrouve certains détails de la vie quotidienne : les soirées en famille, l’attente des jours de fête, une ancienne atmosphère d’école, la douceur poétique des promenades à la campagne, une nature complice. Ensuite, une aventure initiatique, un passage essentiel : celui de l’enfance heureuse  à l’adolescence où tous les rêves sont possibles, mais aussi tous les déchirements, les angoisses, l’amitié sincère et surtout l’amour fou. Mais aussi, les premières désillusions d’adulte s’installent.

Roman d’aventure, poétique, symbolique, récit initiatique, raconte une vraie quête d’un absolu toujours insaisissable !

J’aime le romantisme des personnages : leur nostalgie (le narrateur François), leur mélancolie, leurs passions (Frantz et  Augustin),  leur goût pour la solitude. Yvonne, personnage féminin incarne la candeur, la fraicheur la beauté, stéréotype même de la charmante princesse des contes de fées, une présence mystérieuse et fugitive, qui bouleverse Meaulnes et pourtant qui se révèle raisonnable, patiente et compréhensive.

"Souvent, plus tard, lorsqu'il s'endormait après avoir désespérément essayé de se rappeler le beau visage effacé, il voyait en rêve passer des rangées de jeunes femmes qui ressemblaient à celle-ci.. L'une avait un chapeau comme elle et l'autre son air un peu penché ; l'autre son regard si pur ; l'autre encore sa taille fine, et l'autre avait aussi ses yeux bleus ; mais aucune de ces femmes n'était jamais la grande jeune fille." (p 95)

 Même la nature possède des échos romantiques, les souvenirs personnels de l’auteur mystifient et embellissent les paysages de Sologne et du Berry. Une seule envie partir dans cette région et prendre ces sentiers, se perdre dans ces sous-bois et découvrir au détour d’un chemin de terre, une demeure vieillissante, figée dans le temps, cachée par du lierre envahissant et des rosiers sauvages. Et certainement pénétrer, ouvrir des portes, marcher sur la pointe des pieds et chercher les empreintes du passé et peut-être les vestiges d’une dernière fête !

Je possède toujours mon premier exemplaire, maintenant jauni, à la couverture légèrement cornée ; certains passages du livre sont soulignés ou cochés, juste pour me rappeler  le charme de ses phrases, la force évocatrice de ses mots. Un roman que je relis assez régulièrement avec le même plaisir, une nécessité pour mon bien-être imaginatif et assoiffé de nostalgie ;  jamais lassée par cette fiction aux allures de conte mystérieux, féerique  et idéaliste.

" Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et j’aime, et qui m’aime,
Et qui n’est chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend."

Paul Verlaine, « Mon rêve familier » « (poèmes saturniens, 1866).
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Henri Alban Fournier dit Alain-Fournier est né en 1886 en Sologne de parents instituteurs. Là se déroule une enfance heureuse auprès de parents instruits et d’une sœur adorée, Isabelle. En 1903, au lycée à Paris, il rencontre Jacques Rivière. C’est lé début d’une amitié profonde qui donnera lieu à une correspondance importante. Ecrire est sa passion. C’est en 1913 que le manuscrit du « Grand Meaulnes » est présenté aux éditeurs et rencontre un succès immédiat. Premier et unique roman ! Le 28 septembre 1914, Alain-fournier trouve la mort dans les tranchées, au cours de la Première Guerre Mondiale.
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jeudi 30 novembre 2017

"La pluie, avant qu'elle tombe" de Jonathan Coe.

Titre musical et  poétique d'une  chanson triste ...

2009 - Gallimard -2010 - Folio -
Traduit de l'anglais par Jamila et Serge Chauvin.
268 pages.


Tout commence avec le décès de Rosamond, la vieille tante de Gill. Elle laisse en héritage des cassettes enregistrées, destinées à une lointaine cousine, perdue de vue depuis des années : Imogen. Un vague souvenir d’une enfant aveugle. Après d’infructueuses recherches,  Gill décide d’écouter les enregistrements, entourée de ses deux filles Catharine et Elisabeth. 

"Puis il y eut une toux, un raclement de gorge ; et enfin une voix  qu’elles comptaient entendre, ce qui ne la rendait  pas moins fantomatique."  (p 37). 

Elles se plongent dans un passé familial inconnu.

D’une voix affaiblie par la maladie et empreinte de nostalgie, Rosamond raconte le récit de sa vie (ses amours avec Rebecca et Ruth)  de sa cousine Béatrix, de sa fille Théa et de sa petite-fille, Imogen Elle commente vingt photographies choisies par ordre chronologique. Par leurs descriptions soignées, elle dévoile les tranches de vies de plusieurs femmes sur trois générations. Le fil de sa vie se brise, elle s’épanche,  tente de s’excuser d’être restée le témoin passif des souffrances d’êtres aimés.

  "Pourquoi les photos – les photos de famille – donnaient-elles toujours aux gens un air si insondable ? Quels espoirs, quelles angoisses secrètes se dissimulaient derrière ce visage incliné avec tant d’assurance, derrière cette bouche arborant son sourire caractéristique et légèrement tordu ?"(p 23).

Elle tente d’expliquer l’histoire familiale à Imogen, ses origines, son identité, son pathétique accident qui l’a conduit à la cécité. Ses confidences d’outre-tombe mettent en scène des portraits féminins marqués par l’absence d’amour maternel et ses conséquences dramatiques. Histoire personnelle et grande histoire se rencontrent. Le Blitz à Londres, la vie rurale dans le comté du Shropshire, la perception de l’homosexualité appuient la destruction psychologique annoncée dès l’enfance transmise de génération en génération.    Une influence innée guiderait les destinées des personnes malgré elles, assujettissant et façonnant.  Les moments de joie s’accompagnent de musique, inlassablement écoutée « Les chants d’Auvergne » de Cantelouble, avec un air en particulier « Bailero » une région de France visitée, prétexte à des épisodes de bonheur inoubliable ou bien à une pause dans une existence remise en cause.

Un album de famille, toute simple en réalité : une caravane, une remise de diplôme, des disputes amoureuses, des vacances, une plage au bord d’un lac, des fêtes de fin d’année et sous-jacent des drames en veilleuse. Sur le bande son, les confessions donne le "la" au fil du temps qui passe inexorablement. Une touche de mystère surnaturel accentue le côté fataliste de l’existence. De fugitives visions et interprétations d’incidents, de coïncidences  favorisent la sensibilité naturelle et certainement génétique de Gill. Elle tente aussi de trouver une explication aux tragédies familiales. 

Sous une plume fine et intimiste, Jonathan Coe nous offre un mélodrame poétique et sombre ; une lecture touchante et inoubliable.

 La magie poétique des mots d’une enfant Théa :


"C’est ma pluie préférée. – Ta pluie préférée ??? … Eh bien moi, j’aime la pluie, avant qu’elle tombe."(p 164).

"Bien sûr que ça n’existe pas, elle a dit. C’est bien pour ça que c’est ma préférée. Une chose n’a pas besoin d’exister pour rendre les gens heureux, pas vrai ?" (p 165).

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Né en 1961, à Birmingham, en Angleterre, Jonathan Coe a fait ses études à Trinity Collège à Cambridge. Il a reçu le prix Femina Étranger en 1995 pour son quatrième roman, " Testament à l’anglaise"  et le prix Médicis Étranger en 1998 pour "La Maison du sommeil ". Sa prose se caractérise plus dans le registre satirique. Son roman, "la pluie, avant qu’elle tombe" surprend en 2007 ; le thème et le genre sont aux antipodes de ceux traités habituellement par le romancier. Exit les romans politico-satiriques et place à une saga familiale nostalgique, dramatique où se mêle une touche de romantisme, un  peu de symbolisme et beaucoup de fureur.
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dimanche 26 novembre 2017

"L'enfant du lac" de Kate Morton.

Une lecture envoûtante ...

2016 - Presses de la cité - 2017 - France Loisirs
Traduit de l'anglais (Australie) par Anne-Sylvie Homassel.
759 pages.



2003 – Sadie Sparrow, jeune policière londonienne, en vacances forcées, se réfugie chez son grand-père maternel dans les Cornouailles. Sa dernière enquête, l’a profondément affectée. Dans un appartement, son supérieur et elle ont trouvé une très jeune enfant, seule, apparemment abandonnée par sa mère. Elle refuse de croire à la fugue de la mère, s’investit personnellement, trop même et commet une faute. Sa vie privée se trouve des plus compliquées et un courrier l’ébranle et la jette dans les griffes d’un passé qu’elle essaie tant bien que mal d’oublier. Dans la campagne des Cornouilles, elle s’épuise en courses. Un jour, elle découvre un domaine magnifique où trône une imposante demeure, abandonnée par ses occupants et comme figée dans le temps. Subjuguée, sous le charme, elle cherche à en savoir plus.

"Leur maison est devenue notre palais de la Belle au bois dormant, en un sens." (p. 82).

1933 – A Loeanneth, « la maison du lac », pendant la fête du solstice d’été, le dernier né de la famille Edevane disparait. Enlevé, assassiné, Théo, onze mois, n’a jamais été retrouvé. L’enquête n’a jamais abouti ; laissant une famille à jamais brisée ; des parents et trois sœurs murés dans leurs silences et leurs souffrances.
Sadie, piquée au vif, désœuvrée et sensible au drame reprend l’enquête. Les multiples détails troublants aiguisent sa curiosité qui tourne vite à l’obsession.

" Leurs enfances avaient beau ne pas se ressembler, Sadie se sentait proche d’Eleanor Edevane. Elle avait conçu une certaine affection pour la jeune héroïne du conte, si loyale, si courageuse et cependant si espiègle : le genre de petite fille que Sadie enfant aurait voulu être." (p 190).

A Londres, Alice Edevane, seconde sœur de Théo, devenue auteur de romans policiers à succès, s’émeut d’apprendre qu’une personne s’intéresse à cette disparition. Les fantômes de son propre passé frappent à sa porte et sa jeunesse dans cette merveille maison du lac s’invite. Après le drame, elle n’est jamais revenue dans cette « maison du lac » si chère à son cœur.Parallèlement, avec le charme d’une grande conteuse, Kate Morton brosse le portrait d’Eleanor, personnage capital une mère, femme surprenante, bouleversante. La Première Guerre mondiale jette de noirs nuages sur son mariage avec le bel et généreux Anthony, rencontré et aimé dans des conditions follement romanesques ! Une enfant aussi, héroïne d’un conte féerique, écrit par un ami de son père, plongée dans des rêves fabuleux d’aventures et tellement attachée à Loeanneth, sa maison du lac et ses fabuleux jardins.

"… le passé, au mépris du temps, vous rattrapait toujours." (p 84), une petite phrase qui s’applique à tous les personnages de ce grand roman. Le passé guide leurs actes, pensées et chacun souffre et se brise à son contact quasi-permanent.

Chassés-croisés entre mensonges d’une nuit d’été, secrets enfouis, culpabilité, sacrifices et apparences à sauver ; tout ces allers et retours entre les différentes époques abordent : les deux guerres mondiales et leurs indélébiles traumatismes ; l’enfance avec ses joies, ses peines et ses désenchantements ; la nostalgie ; les souvenirs ; l’amour, ses joies, ses peines et déchirements ; et le rôle d’une femme, d’une mère, ses dualités et ses sacrifices, seule à décider et à protéger ceux qu’elle aime.

"Les libellules n’imaginent pas une seconde qu’elles puissent prévoir l’avenir. Elles volent de-ci, de-là, prenant plaisir à la caresse du soleil sur leurs ailes."  (p 203).

Les drames sonnent le glas des insouciances et des rêves propulsant l’enfance dans le monde des adultes.

Ce n’est pas un roman policier au sens propre, mais plutôt une quête, une soif d’absolution pour Sadie, un repos de l’âme pour Alice vieillissante. Le présent qui demande des réponses à un passé pour en finir avec ses questionnements sans fin.

Un roman d’atmosphère, au charme à l’anglaise, avec ses paysages des Cornouailles, ses vieilles demeures chargées de souvenirs et hantées par leurs secrets étouffés dans leurs pierres froides  rappellent par petites touches lointaines les décors des romans de Daphné du Maurier. De multiples rebondissements, des immersions dans l’intimité de chacun, récit polyphonique  nous enchainent à l’intrigue. Il est vraiment difficile de quitter ce récit, la dernière page tournée. Un final très surprenant, un beau jeu de coïncidences,  laisse pointer une petite lueur au fond d’un tunnel bien long.


"Vivant de surcroît à Loeanneth, maison riche de sa propre histoire ; ils devaient fatalement construire leurs propres vies comme des romans. Y manquait pourtant toujours un chapitre, le même, que personne n’avait jamais raconté." (p 495).


J’affectionne tout particulièrement ce genre de roman et Kate Morton excelle avec les récits d’atmosphère jouant à merveille avec les époques, les secrets de famille, sachant ouvrir avec finesse les tiroirs à mystère ; ensorcelant ses lecteurs avec ses descriptions de lieux et d’objets. Une subtile maitrise de style et de vocabulaire nous projette dans l’esprit de ses personnages et nous partageons de concert leurs joies et souffrances. Un de ses effets stylistique, la phrase nominale permet des raccourcis saisissants et traduit avec subtilité une idée et même une émotion !


"Théo. Les questions du journaliste, le photographe, Alice dans l’embrasure la porte." ( p 177).

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Kate Morton est née en Australie en 1976 ; titulaire d’une maîtrise sur la littérature victorienne, férue de littérature gothique est depuis toujours fascinée par les romans d’atmosphère. Son premier roman, Les Brumes de Riverton (Presses de la Cité, 2007), écrit à 29 ans, est un succès mondial, bientôt suivi par Le Jardin des secrets (2009) et Les Heures lointaines (2011), puis La Scène des souvenirs (2013), chez le même éditeur. Son dernier roman, L’Enfant du lac, parait aux Presses de la Cité en 2016. 
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dimanche 29 octobre 2017

"Esprit d'hiver" de Laura Kasischke.

Lecture coup de cœur ...
2013 - Christian Bourgeois Editions -
Traduit de l'anglais(Etats-Unis) par Aurélie Tronchet.
276 pages.



Un Noël comme les autres s’annonçait pour Holly et sa famille. Pourtant, cette année, rien ne se déroule comme prévu. Tout d’abord, le réveil tardif et l’étrange sensation que "quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux". Tout de suite, elle court vers la chambre de sa fille "Tatiana" pour se rassurer. Après, curieusement, elle retourne se coucher et là lui revient l’envie d’écrire, un besoin qui l’avait quitté depuis si longtemps, une frustration sans cesse présente. "Mon Dieu, cette pensée était pourtant comme un poème – un secret, une vérité, juste hors de portée" . (p 12)

La veille, Holly et son mari Eric ont veillé tard et abusé de vin et de lait de poule. En retard, il quitte la maison précipitamment pour récupérer ses parents à l’aéroport. Subitement, la narratrice, Holly, reste seule avec sa fille « bébé Tatty » ; une enfant adoptée quinze ans plus tôt en Sibérie dans un sinistre orphelinat. Elle tente de rattraper son retard, mais un malaise sourd, lancinant l’empêche d’accomplir les préparatifs. Étonnamment, l’adolescente n’est pas comme d’habitude, elle multiplie les reproches acerbes. Holly culpabilise, son esprit vogue vers des souvenirs lointains de jeunesse marquée par de tragiques décès, de maladie et d’angoisses toujours présentes. Sans cesse, lui revient  à la mémoire des brides de l’enfance de son grand et unique amour, sa fille Tatty.  Le secret qui entoure l’adoption se dévoile par à- coups trop violent pour être accepté. Tout le roman relate les introspections de la mère de famille avec un arrière-goût de bilan, annonçant une fin tragique.

Dehors, le temps se met de la partie, le blizzard se renforce les isolants du reste du monde, les enveloppant d’une curieuse torpeur. Les invités se décommandent. Une situation ordinaire qui insidieusement se métamorphose en cauchemar, en huis-clos angoissant. L’ambiance reste oppressante, l’atmosphère est telle que nous ne suivons pas Holly, nous faisons corps avec elle, sa possible paranoïa, sa réelle angoisse et surtout son sentiment ou complexe de culpabilité.

"Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux", une effroyable petite phrase …

Une personne, un démon, un esprit, une maladie mentale ? Holly n’at-elle pas appris à occulter ses obsessions angoissantes d’un claquement d’élastique ? Elle Refoule des situations choquantes, rejette des actes manqués pour mieux vivre en apparence . Le vernis lisse ne serait-il pas en train de craquer ? Qu’est-ce qui ne tourne plus rond chez Tatiana ? Son attitude reste des plus déconcertantes ! Un mur d’incompréhension s’élève entre elles, plus aucune communication ne semble possible.  Toutes sortes d’idées se bousculent, le lecteur se perd en questionnement et confusion ! "Il faut posséder un esprit d’hiver"

De l’histoire, il ne faut pas en  écrire davantage sous peine de dévoiler et gâcher le plaisir de lire ce roman étrange, à l’orée de la folie, du surnaturel, une ambiance confinée et glaciale à l’intérieur comme à l’extérieur.

Difficile de dire si c’est moi qui ai dévoré ce récit ou le contraire ???


Un grand trait de génie transforme une banale journée d’hiver, le décor du quotidien, en cauchemar hanté par un halo de mystères.  Laura Kasischke a su créer une atmosphère oppressante jusqu’à une fin tragique, prévisible, redoutée et glaçante comme le blizzard déchaîné qui gifle et nous frappe avec une révélation des plus choquantes. Après coup, certains détails remontent en surface et peut-être inconsciemment avons-nous, nous aussi refusé la réalité, tant elle apparaissait si monstrueuse …  
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Laura Kasischke, auteur américain, est née en 1961 à Grand Rapids, dans l’État du Michigan. Elle a fait ses études à l'Université du Michigan. Elle a publié des recueils de poésie récompensés par de nombreux prix littéraires. Ce sont surtout ses romans qui l’ont rendu mondialement célèbre. Les Éditions Christian Bourgois ont déjà publié huit de ses romans, dont "A suspicious river" (1999), "La Couronne verte" (2008), "En un monde parfait" (2010) et "Les Revenants" (2011), « Esprit d’hiver » (2013). Deux d’entre eux, "La Vie devant ses yeux", et "A suspicious river" ont été adaptés au cinéma. Laura Kasischke vit actuellement à Chelsea, dans le Michigan, avec sa famille où elle enseigne l'art du roman à l’université de Ann Arbor. 
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mardi 25 juillet 2017

"Les âmes vagabondes" de Stephenie Meyer.

2008- JC. Lattès -
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Dominique Defert.
617 pages.



L’été, j’aime assez lire des romans de science-fiction qui laissent place à l’imagination, une totale coupure avec le quotidien Durant mes fouilles régulières dans ma braderie préférée,  le titre de ce roman m’a interpellé et mon instinct a fait le reste.

La terre a été envahie par des extraterrestres d’un genre un peu particulier. Ce sont des âmes, des colons à travers l’univers ; dépourvues de corps elles recherchent en permanence des hôtes auprès d’autres espèces vivantes. Sans conflits, ni guerre, ni violence peu à peu elles s’immiscent à l’intérieur de nos corps et prennent le contrôle de nos esprits.  Lentement, insidieusement la quasi-totalité de l’humanité se métamorphose. Peu à peu la conscience humaine déserte les corps. La population sur terre est comme anesthésiée, plus de haine, de férocité. La société se base sur un troc économique, la confiance et l’entraide, une société utopique où nos instincts de petits sauvages sont réfrénés. Ces êtres ne cherchent pas vraiment à nous nuire ; d’un certain côté l’humanité s’améliore exit les passions. Les humains possédés sont reconnaissables à la couleur de leur iris, une couleur claire irisée, argentée se greffe autour se reflétant à la lumière.

"Elle est enfermée, Ian. C'est comme une prison ... pire que ça ; je ne sais pas comment décrire ce qu'elle endure. Elle est une sorte de fantôme. p 573.  



Seuls quelques individus ont échappé  à cette mutation. Le roman s’ouvre avec l’une d’elles, Mélanie Stryder, une des dernières humaines. Course poursuite, tentative de suicide manqué, elle est attrapée. Dans un centre de soins, elle reçoit une âme prénommée "Vagabonde" , la Terre est sa neuvième vie. Son expérience fait d’elle  la candidate idéale pour découvrir, par le biais des souvenirs et de la mémoire de Mélanie, le dernier bastion humain. Une « traqueuse », une âme disons policière pour faire  court dans la définition, attend avec impatience les informations.

Vagabonde nous racontent son existence et ses aventures sur terre ; l’histoire aborde le point de vue de l’extraterrestre "parasite". Tout est expliqué, montré en connexion avec ses ressentis, sa sensibilité d’âme étrangère à notre monde. Dès son implantation, le conflit s’installe entre les deux âmes. Les transplantations dans des corps adultes se font plus rarement pour éviter ce genre de problème et une nouvelle opération qui condamnerait le corps humain rétif. Là, un cas bien particulier, les « aliens » ont besoin d’informations.

Mélanie possède un caractère bien affirmé, limite explosive en comparaison de la douce et un peu docile Vagabonde. Elle partage ses souvenirs, manipule dans l’espoir de retrouver son jeune frère Jamie et l’homme dont elle est follement éprise Jared. Par empathie, elle est révulsée à l’idée de condamner à mort son hôte ; elle décide de partir dans le désert américain (du côté de Tucson, Phoenix). A partir de ce moment-là le roman relate leur existence parmi « les résistants » au fond de galeries souterraines à l’abri des Traqueurs. Il est vrai que le récit se déroule principalement sous terre, en petit comité, en secret. La survie s’organise en autarcie complète ; la petite communauté régie par l’oncle de Mélanie : Jeb. Un des rares humains à émettre des théories des complots et à croire à l’invasion extraterrestre. 

 Au début, Vagabonde est considérée comme un monstre à abattre ; le « mille-pattes » parasite, sujette à de nombreuses violences physiques et verbales (un peu trop même).

Tout le roman s’articule autour des âmes très différentes qui lentement finissent par cohabiter et s’apprécier. Vagabonde, surnommée Gaby par le contact de Mélanie estime sa nouvelle famille et tient à la protéger des siens ; tout particulièrement Jamie, le jeune frère et Jared.

L’histoire tient entre un mélange de petites philosophies et de romance un peu particulière - pour être plus précise, une quadrangulaire amoureuse, pas courant, deux âmes féminines dans un corps : Mélanie et Jared, un amour passionnel et charnel et Gaby et Ian amour spirituel et tendre faisant fi des corps et de l’attirance physique – sans cesse Gaby est déchirée entre ses propres sentiments (un fait nouveau pour elle) et ceux qu’elle ressent consécutifs avec sa promiscuité mentale avec Mélanie.

 
Je me suis très vite attachée à Vagabonde, à son caractère, sa bonté, sa capacité à comprendre, à ressentir les sentiments des humains. Les autres personnages sont aussi très omniprésents, chacun tient sa place et son rôle. (Jared, Jamie, les deux frères Ian et Kyle, la brute, Doc, le médecin, la traqueuse). La fin du roman laisse toutes les ouvertures possibles et les rumeurs d’une suite possible pourraient se confirmer. Il est indéniable que Stéphenie Meyer possède un certain don de conteuse ; elle nous embarque dans son univers fictionnel sans pratiquement d’actions généralement requises à ce genre de roman. Petit aparté, j'ai trouvé assez poétique les noms que choisissaient les âmes : "Bleu-céleste", "Tisse-le-feu", "Aurore d'été qui chante" ; un peu long, question d'habitude probablement. Quant aux histoires que Vagabonde raconte sur les autres mondes, un libre court à toutes imaginations !

Un petit bémol, le style d’écriture pauvre, l’emploi trop récurrent du pronom « on », laisse parfois l’impression d’un ton trop impersonnel et familier ! En opposition, à voir aussi la répétition de mots d’un registre trop soutenu : engramme (épigramme) – phagocyté (absorbé) – prophylaxie (préventif).
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Inutile de s’attarder sur la présentation de l’auteur, Stephenie Meyer, mondialement connue dès 2003  grâce à la série « Fascination » (titre original "Twilight"  est une  romancière américaine née le 24 décembre 1973 dans le Connecticut. En mai 2008, elle publie " Les âmes vagabondes", roman de science-fiction ; en 2016 paraît " La chimiste".
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